Femmage à Claudette Colvin, militante pour les droits civiques

Photo de Claudette Colvin

Ce 13 janvier 2026 a marqué le décès d’une des plus grandes figures, pourtant oubliée, de la lutte pour les droits civiques et Pro-Black. Claudette Colvin, qui s’est éteinte à 86 ans, fut la première femme noire-américaine à ne pas avoir cédé sa place à une femme blanche dans une Amérique ségréguée, à Montgomery dans l’État d’Alabama. 

Une enfance dans les Etats-Unis des lois Jim Crow

De la fin du XIXe siècle à la seconde moitié du XXe siècle, les lois Jim Crow ont constitué une politique eugéniste de terreur. Elles visaient à ségréguer les espaces publics entre personnes blanches et personnes « de couleur » en ciblant en premier lieu les Noir·es, légalisant et légitimant le racisme et donc la négrophobie aux États-Unis. Les lois Jim Crow entérinaient un système de pensée qui considérait les Noir·es comme inférieur·es aux Blanc·hes (moins intelligent·es, débauché·es, incivilisé·es) et qui aboutissait dans les actes à des lynchages contre les populations noires.

C’est dans ce contexte que Claudette Colvin voit le jour ; rompue aux humiliations et violences raciales systémiques dès son plus jeune âge, Claudette décide de tout faire pour recevoir une éducation académique et devenir avocate dans le but de défendre l’accès des populations noires aux droits civiques.

Cependant sa vie prend un autre tournant en 1955, alors qu’elle n’est encore qu’une adolescente.

1955 : Claudette ne cède pas sa place

Claudette rentre de l’école à bord de la section « Colored » d’un bus de sa ville natale à Montgomery, quand plusieurs passagers blancs montent à bord. 

Le conducteur ordonne à Claudette et trois autres passagers noirs de changer de place pour les laisser s’asseoir, alors même qu’il y a d’autres sièges libres autour. Tandis que les trois autres cèdent leur place, Claudette, elle, choisit de rester fermement assise, inspirée par les histoires de Sojourner Truth et Harriet Tubman qu’elle vient d’apprendre pendant la « Negro History Week ».

Accusée de violation des lois Jim Crow, de mauvaise conduite et d’acte de rébellion contre les forces de l’ordre, elle finit par être emmenée par deux policiers dont le comportement sexualisant et violent lui fit redouter de subir un viol. La répression raciste s’est donc redoublée du caractère misogynoir qui vise les femmes noires : à la menace de la répression judiciaire s’ajoutait pour Claudette celle des violences sexuelles.

Elle fut emprisonnée pendant plusieurs heures dans la terreur de ce qui pourrait lui arriver, sachant très bien de quoi les Blanc·hes de cette époque étaient capables, avant d’être relâchée et autorisée à rentrer chez elle.

Lors de son procès, elle fut jugée coupable et condamnée à une période de probation. Sa condamnation lui vaudra plus tard une réputation de fauteuse de troubles, l’exclusion de sa faculté puis des difficultés à trouver un emploi. 

Cet acte de rébellion individuelle contre un système d’oppression qui étouffait et structurait chaque aspect de la vie des Noir·es américain·es depuis des siècles fut l’un des premiers à les encourager à la résistance.

Mais pourquoi, alors, Claudette Colvin est-elle tombée dans l’oubli ? 

L’effacement de la mémoire de Claudette Colvin

Pendant le grand mouvement de boycott des bus de Montgomery de 1955, l’Association Nationale pour l’Avancée des Personnes de Couleur (National Association for the Advancement of Colored People, NAACP) envisagea d’utiliser l’affaire de Claudette pour médiatiser la lutte contre les lois ségrégationnistes. Mais le leader du mouvement de l’époque craignait que son jeune âge, la couleur foncée de sa peau et sa grossesse hors mariage ne donnent une mauvaise image du mouvement. La NAACP préféra donc faire de Rosa Parks le symbole de la rébellion : une femme plus claire de peau, plus âgée et plus calme, dont l’image paraissait plus respectable au regard des critères coloristes, racistes et patriarcaux.  

L’histoire de Claudette Colvin nous rappelle que toute les héroïnes ne bénéficient pas du même traitement : au sein même de la communauté noire, il existe des inégalités façonnées par le suprémacisme blanc.

Claudette Colvin ne sera reconnue et médiatisée pour son action qu’une fois que le mouvement pour les droits civiques aura pris beaucoup plus d’ampleur. Avec Aurelia S. Browder, Susie McDonald et Marie Louise Smith, elle fait pourtant partie des femmes noires pionnières de la lutte pour la fin de la ségrégation dans les bus, portée par le mouvement collectif de boycott appelé par la NAACP.

De Claudette Colvin aux victimes de l’ICE : la blanchité détermine le traitement médiatique

Le traitement de l’histoire de Claudette Colvin nous montre que plus une figure de résistance est susceptible d’être perçue comme blanche ou proche de la blanchité, plus elle est susceptible d’être largement reconnue. Cette logique s’applique à toutes les sphères de la pseudo-respectabilité raciste, classiste et hétéropatriarcale. 

Un exemple récent de ces inégalités de traitement médiatique est le cas de Renée Good et Keith Porter. Iels ont été tué·es à seulement une semaine d’intervalle ; pourtant, une seule des deux affaires a provoqué un outrage d’ampleur mondiale. 

Il faut nous demander pourquoi le meurtre de Renee Nicole Good a suscité une telle empathie en comparaison des trente-deux autres victimes de l’ICE. Renee Good était en couple lesbien et militante anti-ICE, ce qui faisait d’elle une traîtresse aux yeux du système patriarcal et suprémaciste blanc. Pourtant, c’est bien sa blanchité qui a propulsé l’affaire sur le devant de la scène médiatique. Les récits des victimes précédentes de l’ICE sont, eux, plus confidentiels, et restent donc silenciés : en fait, le monde a attendu qu’une femme blanche meure pour s’indigner. Dans l’imaginaire qui imprègne jusqu’aux camps progressistes, le martyre d’une alliée de la lutte antiraciste prend plus de valeur que ceux des victimes racisé·es

Bien entendu, tout cela n’enlève rien à l’atrocité du meurtre de Renee Nicole Good, ni à la répression croissante des luttes anti-ICE, ni au deuil que traversent actuellement sa veuve et ses enfants.

Rest in power Claudette Colvin

Aujourd’hui encore, les Noir·es, les Natif·ves Américain·es et toutes les personnes racisé·es des États-Unis doivent lutter pour leurs conditions de vie, contre les violences policières directement héritées de la chasse aux esclaves, contre les violences médicales, les inégalités sociales et maintenant la milice ICE. 

Dans le contexte de ces violences racistes croissantes, l’histoire de Claudette Colvin nous enseigne quelque chose d’autre : malgré les inégalités de traitement jusqu’au cœur de son propre mouvement, malgré la répression policière et les violences misogynoires, elle a continué à militer jusqu’au bout et a dédié sa vie à la lutte.

Rest in Power, Claudette Colvin.

Tant qu’il le faudra, féministes révolutionnaires et antiracistes.

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