
Pour qu’il n’y ait plus aucune violence
Depuis l’irruption de #MeToo en 2017, la question des violences sexistes et sexuelles s’est inscrite durablement parmi les préoccupations majeures de la population. Chaque année, le décompte des féminicides fait la une des journaux. Les dénonciations de violences mettant en cause des figures publiques sont largement médiatisées. Les affaires suscitant l’émotion populaire se succèdent.
En parallèle, on observe un développement rapide des mobilisations féministes, avec des marches massives aux dates emblématiques du 8 mars (journée internationale pour les droits des femmes) et du 25 novembre (journée internationale contre les violences de genre). Bien que ses détracteurs restent très audibles, le mouvement féministe gagne en force et en audience et ses idées et ses discours se diffusent amplement.
Malgré ces éléments favorables, le mouvement féministe peine à faire émerger des revendications concrètes capables d’enrayer à grande échelle les violences sexistes et sexuelles. Pourtant, on ne manque pas de ressources pour comprendre les mécanismes qui permettent les violences. Comment expliquer, alors, que nous ayons tant de mal à y répondre ?
Il faut dire que la tâche est d’une ampleur colossale : on estime que près de 280 000 femmes et 160 000 enfants sont victimes de violences chaque année. Et le mouvement féministe se fixe comme objectif, ambitieux, de réduire ces chiffres à zéro ! Or les violences sexistes et sexuelles, au-delà des rapports de pouvoir individuels entre un agresseur et sa victime, contribuent à maintenir l’exploitation des femmes. Par la peur, ces violences disciplinent les femmes et les contraignent à des rôles bien précis dans le système capitaliste : effectuer gratuitement les tâches domestiques au sein de leur foyer, subir des emplois sous-payés dans les secteurs les plus dévalorisés du marché du travail (soin, éducation, entretien…). Pour nous, réduire à zéro les violences sexistes et sexuelles, cela nécessite donc de transformer radicalement la société en détruisant tout le système patriarcal, raciste et capitaliste : de faire la révolution.
D’ici là, une série d’étapes intermédiaires peuvent faire baisser les violences. Nous avons tenté de les regrouper dans ce Programme d’urgence féministe en 13 mesures. En partant d’une analyse sur les causes des violences, nous déterminons quels leviers il faudrait actionner en priorité pour les faire reculer, et, de là, quelles mesures revendiquer.
La précarité : un accélérateur des violences
Si les violences sexistes et sexuelles existent dans toutes les couches de la société, elles ne touchent pas tout le monde de la même manière. On dit souvent que le viol et l’inceste n’ont ni classe sociale, ni couleur de peau, ni religion. Mais en ce qui concerne les violences conjugales et, dans leur forme la plus extrême, le féminicide, certaines conditions sociales augmentent le risque d’y être exposée.
Les données disponibles suggèrent que la précarité, la dépendance économique vis-à-vis d’un conjoint et les inégalités de revenus au sein des couples sont des facteurs qui augmentent significativement le risque d’être victime de violences. Ainsi, dans plus de 80% des cas de féminicides conjugaux en France, les victimes sont soit sans emploi ou retraitées, soit ouvrières ou employées[1]. Les cadres et professions intellectuelles supérieures sont, à l’inverse, très peu représentées. Il existe aussi des corrélations entre les pertes d’emploi, les baisses de revenus et l’augmentation des violences dans les foyers[2].
La conclusion est simple : la dépendance économique à un conjoint violent est un véritable obstacle à la séparation, d’autant plus avec des enfants à charge et des aides sociales insuffisantes. Par ailleurs, le motif de la séparation non acceptée est le deuxième mobile invoqué par les hommes qui tuent leur compagne.
La précarité n’est pas qu’une question de catégorie socio-professionnelle et peut croiser d’autres problématiques. Dans un système qui surexploite les populations non blanches, le racisme et la précarité s’alimentent mutuellement. On est d’autant plus susceptible d’être pauvre, et donc exposée aux violences sexistes et sexuelles, lorsque l’on est racisée. Il en va de même pour d’autres catégories sociales dominées : les personnes handicapées, trans, migrantes, jeunes, âgées, etc. On peut donc affirmer que la lutte contre la précarisation de l’ensemble de la société doit constituer l’un des leviers prioritaires pour endiguer le fléau des féminicides et limiter les risques d’exposition aux violences. L’autonomie financière, l’accès rapide au logement et l’égalité salariale ne suffisent pas à faire cesser totalement les violences, mais elles constituent des solutions pour s’en prémunir, par exemple en quittant un conjoint menaçant. C’est pourquoi toutes les luttes qui visent à l’amélioration des conditions de vie des femmes et des minorités de genre — mais aussi des hommes les plus pauvres — doivent être à l’agenda du mouvement féministe.
Que faire des violeurs ?
Si on voulait punir chaque auteur de violences sexistes et sexuelles à la hauteur de ce qui est prévu dans la loi, il faudrait enfermer chaque année en France 437 000 hommes. Les prisons françaises ont la capacité d’enfermer 60 500 personnes. Or ce sont 89 700 détenu·es qui y sont actuellement entassé·es dans des conditions déplorables régulièrement dénoncées aussi bien par les institutions que par les associations, à l’image de la Cour européenne des droits de l’Homme, d’Amnesty International ou de l’Observatoire international des prisons[3].
Mais il ne s’agit pas pour nous d’augmenter les capacités d’enfermement des prisons. En fait, force est de constater l’inefficacité de l’emprisonnement pour lutter contre les violences de genre. Alourdir les peines n’est pas dissuasif et la prison n’empêche pas la récidive. Pire : elle la favorise, et elle est elle-même un lieu où se produisent massivement des violences sexuelles.
La répression pénale elle-même alimente les systèmes d’oppression, et particulièrement les violences racistes. Les populations les plus emprisonnées sont celles que l’on surveille le plus : les jeunes hommes racisés des quartiers populaires, d’avance considérés comme des criminels.
Dès avant l’emprisonnement, le début du parcours juridique n’est pas neutre. Pour emprisonner un auteur de violence, encore faut-il que la victime ait choisi de porter plainte, ait affronté les épreuves de la procédure judiciaire, et ait été reconnue comme victime par la justice.
Le parcours juridique d’une victime qui décide de porter plainte est souvent une deuxième violence : épreuve du commissariat, face-à-face pénal, remise en cause de la parole de la victime au tribunal… autant de pratiques de la justice pénale incompatibles avec une justice féministe. De plus, les procédures juridiques demandent du temps et de l’argent et sont donc souvent inaccessibles à certaines populations précarisées, comme les personnes migrantes, trans ou travailleuses du sexe.
Ainsi, ni les mesures qui visent à créer de nouveaux délits, ni l’alourdissement des peines de prison, ni le recrutement de davantage de policiers ne peuvent être considérés comme des solutions pertinentes aux violences. Ces réponses punitivistes sont au mieux des tentatives naïves, et au pire une façon d’éviter le cœur du problème, c’est-à-dire les rapports de domination et les conditions matérielles dans lesquelles les violences se produisent encore et encore. De même, dépeindre les agresseurs comme des exceptions extérieures à la société, et non comme tout le monde et n’importe qui, permet d’éviter de remettre en cause ce système qui favorise les violences. Cela ne permet ni d’éviter les violences, ni d’aider les victimes.
Il ne s’agit pas pour autant de déresponsabiliser violeurs et agresseurs. Au contraire, ils ont bien des comptes à rendre à leur victime. Cela signifie que la procédure judiciaire ne doit pas être la seule façon pour les victimes d’être reconnues en tant que telles, et que nous devons examiner des pistes alternatives à l’enfermement et à la répression. À terme, c’est bien l’abolition du système carcéral qui sera nécessaire ; d’ici là, l’expérimentation d’une justice transformatrice permettra de faire un premier pas vers la réparation et la transformation des êtres et des mondes.
Agir en amont
Une violence qui se produit, c’est déjà une violence de trop. C’est pourquoi notre Programme d’urgence féministe tente de proposer des pistes pour agir en amont des violences, et pas uniquement pour en gérer les conséquences et les séquelles. Trop souvent, les revendications féministes se limitent à l’accompagnement des victimes et l’amélioration de leur prise en charge par les pouvoirs publics. Si ces aspects sont évidemment importants, ils ne permettent malheureusement pas à eux seuls de se rapprocher de notre objectif de réduire à zéro le nombre des violences commises.
La question de la prévention doit faire l’objet de discussions et d’élaborations au moins aussi poussées que celle de l’accompagnement des victimes. Cette prévention des violences repose à la fois sur l’amélioration concrète des conditions de vie des femmes et des minorités de genre, déjà évoquée plus haut, et sur des aspects plus idéologiques, comme la lutte contre les stéréotypes, la culture du viol et de l’inceste et la diversité des représentations. C’est en combinant ces deux facettes (matérielle et idéologique), sur un temps relativement long, qu’on peut espérer enrayer de façon notable les faits de violences.
Il faut s’efforcer ici d’être lucide. Sur une telle voie, des adversaires immenses nous feront face : l’État français et son gouvernement, les masculinistes, le patronat, le capitalisme. Tant que ces adversaires conserveront leur pouvoir, l’éradication totale des violences sexistes et sexuelles restera hors de portée. C’est pourquoi notre horizon ultime demeure la Révolution, c’est-à-dire le renversement complet du système capitaliste, raciste et patriarcal, de sa classe dirigeante, de son État et de son gouvernement. Notre Programme d’urgence féministe en 13 mesures ne saurait constituer qu’une étape intermédiaire et modeste dans la longue lutte pour l’émancipation collective, la justice et la liberté.
Tant qu’il le faudra !
[1] Étude nationale sur les morts violentes au sein du couple en 2024, Ministère de l’Intérieur [https://www.interieur.gouv.fr/documentation/etudes-et-statistiques/etude-nationale-sur-morts-violentes-au-sein-du-couple-en-2024.html-0]
[2] Bhalotra, Sonia; Britto, Diogo G. C.; Pinotti, Paolo; Sampaio, Breno (2021): Job Displacement, Unemployment Benefits and Domestic Violence, CESifo Working Paper, No. 9186, Center for Economic Studies and ifo Institute (CESifo), Munich [https://www.econstor.eu/bitstream/10419/245367/1/cesifo1_wp9186.pdf]
[3] Amnesty International, Prison en France : alerte sur les conditions de détention, juin 2022 [https://www.amnesty.fr/actualites/prison-en-france-les-conditions-de-detention/]
Les 13 points
1. Augmenter tous les revenus et les indexer sur le coût de la vie
La précarité économique et les écarts de revenus au sein du foyer sont un accélérateur des violences.
Augmenter tous les revenus (salaires, bourses, allocations, retraites, gratifications de stage) et les aligner sur le coût de la vie permettra de fuir de potentielles situations de violence au sein du couple, du travail ou de la famille. Une telle mesure doit s’accompagner de la généralisation des CDI et d’un cadre protecteur contre les licenciements.
2. Mettre fin à l’indexation des aides sociales sur les revenus des autres membres du foyer
Aujourd’hui, le calcul et le versement de plusieurs aides sociales dépendent de la situation familiale : bourses, primes d’activité…, ce qui entrave l’indépendance financière des femmes et des jeunes. Déconjugaliser et désindexer toutes les aides sociales, ainsi que supprimer la limite d’âge du RSA, permettra de limiter la contrainte économique qui pousse des femmes et des enfants à rester dans un foyer potentiellement violent.
3. Régulariser tou·tes les sans-papiers et octroyer la liberté d’installation pour tou·tes
Les difficultés à s’installer de manière légale en France sont un accélérateur des violences sexistes et sexuelles pour les femmes et minorités de genre exilées, particulièrement lorsqu’elles sont originaires de pays des Suds. La régularisation de tou·tes et l’octroi automatique et sans condition de visas et de titres de séjour pérennes permettront de réduire considérablement les violences commises par les réseaux de passeurs, les marchands de sommeil, les proxénètes et les patrons.
4. Financer massivement des services publics de l’éducation, du social et de la santé
Ces trois secteurs sont des leviers essentiels de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, mais sont aujourd’hui incapables d’effectuer leurs missions puisqu’ils sont sinistrés par les politiques d’austérité. Pire, les usager·es sont exposé·es à des violences au sein même de ces services publics, notamment à l’hôpital et à l’aide sociale à l’enfance. Créer autant de postes et d’infrastructures que nécessaire (par exemple en assignant les professionnels de santé à un territoire donné en fonction des besoins pour lutter contre les déserts médicaux) permettra de construire un système efficace de prévention des violences, ainsi que de repérage, d’accompagnement des personnes en danger et de réparations pour les victimes.
5. Financer des dispositifs de formation à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans tous les espaces de la société
Faire reculer les violences nécessite une transformation en profondeur de nos manières de penser pour rompre avec la culture du viol et de l’inceste, et avec le patriarcat. Il est donc impératif de se former dès le plus jeune âge et tout au long de la vie, à l’école et dans les lieux de travail, à défaire les stéréotypes patriarcaux, racistes et validistes sous toutes leurs formes, à s’éduquer au consentement, à repérer les situations de violence, à recueillir la parole des victimes et des personnes en danger, à les orienter vers les structures appropriées. Cela permettra de transformer les représentations et de se débarrasser de la culture du viol et de l’inceste.
6. Créer des centres d’hébergement d’urgence décents sur tout le territoire, accessibles à toutes les victimes qui en ont besoin
La cellule familiale est le premier lieu des violences sexistes et sexuelles. Les victimes n’ont pas toujours le temps ni les ressources d’organiser leur mise à l’abri en anticipant la recherche d’un nouveau logement. Créer des hébergements d’urgence nombreux, adaptés et facilement accessibles, y compris pour les mineur·es seul·es, permettra de sauver des vies.
7. Systématiser l’éloignement des agresseurs plutôt que celui des victimes
Aujourd’hui, lorsqu’une victime de violences veut s’éloigner de son agresseur, c’est le plus souvent elle-même qui doit déplacer sa vie : déménager, changer de lieu de travail ou d’études, changer de ville. Cela décuple l’impact des violences en ajoutant des dépenses, l’éloignement des proches, la perte de repères. Lorsque les victimes le souhaitent, il faudra organiser le déplacement des agresseurs, notamment en finançant les centres de prise en charge des auteurs.
8. Instaurer un congé payé sans jour de carence pour les victimes de violences
Les violences sexistes et sexuelles ont des conséquences physiques et psychologiques invalidantes qui nécessitent du temps pour être réparées. Les victimes doivent pouvoir bénéficier d’un congé sans jour de carence pour amorcer leur guérison et ne pas ajouter à leur détresse la crainte d’être pénalisées sur leur lieu de travail.
9. Abroger la loi de 2004 sur le port de signes religieux, le décret sur le port de l’abaya et les règlements qui interdisent le port du foulard
Ces textes autorisent et légitiment des violences sexistes et racistes à l’encontre des femmes musulmanes qui font le choix de porter le foulard. Toutes les femmes doivent être libres de s’habiller comme elles le veulent dans tous les espaces de la société, sans être discriminées en raison de leur foi religieuse. L’abrogation de tous les textes interdisant le port du foulard sera un premier pas en ce sens.
10. Abroger la loi de 2016 qui pénalise les clients de la prostitution, et intégrer le travail du sexe au droit du travail commun
Le travail du sexe est un moyen de survivre pour des personnes précarisées. La loi de 2016 a fait augmenter les violences sexistes et sexuelles à leur encontre, et les prive de recours pour se protéger. Décriminaliser leur activité leur permettra d’être légalement reconnu·es comme des travailleur·euses et donc protégé·es par le droit du travail. Cela améliorera leurs conditions de travail, notamment en donnant accès à des outils juridiques pour se protéger et faire respecter leurs limites auprès des clients.
11. Créer des parlements des enfants dans toutes les structures qui les accueillent
Les violences faites aux enfants s’appuient sur le fait que leur autonomie n’est jamais reconnue dans notre organisation sociale. Ils et elles ne sont pas considéré·es comme des personnes à part entière, ce qui autorise les adultes à délégitimer et ignorer leur parole. Un premier pas pour défaire cela sera de créer des parlements des enfants dans toutes les structures qui les accueillent (écoles, foyers, centres de loisirs, colonies de vacances…). Il s’agit de temps spécifiques où les enfants se rassemblent pour échanger entre elles et eux, puis communiquent leurs besoins aux adultes qui les encadrent.
12. Prendre en charge les auteurs de violences en dehors de la prison
La prison est inefficace dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Répondre aux besoins des survivant·es, c’est construire des espaces plus sûrs pour tout·es, et donc empêcher la récidive. Cela implique de sortir des logiques punitives en alliant les réparations aux victimes à la responsabilisation et la transformation des agresseurs. Il faut développer une prise en charge plus efficace des auteurs à travers le financement de dispositifs permettant leur réhabilitation, celui des associations qui interviennent auprès d’eux et, le cas échéant, l’accompagnement de leur sortie de prison.
13. Renforcer l’autonomie corporelle pour lutter contre les violences médicales
Les violences médicales représentent une part non négligeable des agressions subies par les femmes et les minorités de genre, en particulier par les personnes noires, racisées, trans ou handicapées. Ces violences les touchent à des moments de vulnérabilité particulière, qu’elles soient d’ordre psychiatrique, gynécologique ou obstétrique. Pour les combattre, il faut donner aux femmes un meilleur contrôle sur leur santé, notamment reproductrice, par exemple en ouvrant des maisons de naissance ou en autorisant les sages-femmes à pratiquer des avortements. Des diagnostics dans la lignée de l’hystérie sont presque exclusivement attribués à des femmes, et peuvent conduire à la privation de liberté. Interdire les internements forcés, c’est protéger les femmes d’une victimisation supplémentaire. Les personnes trans sont elles aussi violentées par le milieu médical : retards de soin, refus de prise en charge, pathologisation de leur transidentité… L’autodétermination de tou·tes, c’est aussi un accès libre et gratuit aux traitements hormonaux de substitution.