Ce 27 octobre 2025 a marqué les vingt ans de la mort de Zyed et Bouna, deux jeunes garçons de Clichy-sous-Bois, âgés de 17 et 15 ans, tués en tentant d’échapper à un contrôle de la BAC. Alors qu’ils rentraient d’un match de foot entre copains dans un quartier voisin, un quidam du voisinage, s’imaginant qu’ils étaient des « guetteurs », a pris l’initiative d’appeler la police contre eux. Prenant peur, les ados se sont réfugiés dans un transformateur électrique, où ils ont perdu la vie.
Deux décennies de mépris
La réaction de la police, du gouvernement et de son ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, a immédiatement consisté à étiqueter Zyed et Bouna comme des « voleurs », juste parce qu’ils correspondaient à eux-deux à l’archétype de la « racaille » (c’est-à-dire des adolescents ou jeunes adultes afrodescendants ou arabes, issus de cités). Le sens commun blanc et bourgeois exigeait ce genre de justification : après tout, pourquoi fuir devant la police, si l’on a rien à se reprocher ?
En réalité, la réaction de Zyed et Bouna n’était pas du tout déraisonnable, si on est un minimum lucide sur ce qu’est la police : c’était la réaction de deux ados confrontés à une autorité arbitraire et oppressante, l’incarnation physique d’un État violent et raciste. Pourquoi on fuit si on a rien à se reprocher ? Parce qu’on a pas besoin d’avoir des choses à se reprocher pour se faire humilier, insulter, taper, embarquer, violer ou tuer par la police.
Des cas comme le leur, il y en a eu beaucoup d’autres ces 20 dernières années – beaucoup trop : on pense tou·tes à Nahel, tué par balles pendant un contrôle à seulement 17 ans, victime de l’article 435-1 du code de la sécurité intérieure qui autorise les tirs en cas de « refus d’obtempérer ».
Encore une fois, la machine à justifier s’est mise en route tout de suite : les médias réactionnaires et les autorités se sont acharnées à dépeindre le jeune homme racisé comme un criminel récidiviste. Il fallait comprendre ici que le fait d’avoir un casier judiciaire mérite la peine de mort – et peu importe si, en l’occurrence, celui de Nahel était vierge.
Le meurtrier, d’abord mis en examen pour homicide volontaire, a été relâché quelques mois plus tard, réintégré au sein de la police puis muté – l’existence, dans ce cas-ci, d’une vidéo le montrant en train de tuer un adolescent n’ayant visiblement pas d’importance. L’indécence a atteint son paroxysme avec une cagnotte lancée par Jean Messiha, du parti Reconquête, qui a récolté presque 2 millions d’euros en soutien à la famille du policier.
On pense également à Adama Traoré, tué en 2016 en voulant fuir un contrôle policier qui ne le concernait même pas, étouffé sous le poids de 3 policiers.
La police : une institution raciste au service des puissants
C’est en remontant aux origines de la police telle que nous la connaissons (milieu du 19e siècle) que nous comprenons que la mort de ces jeunes racisés est permise par un système organisé autour de l’héritage colonial et de la répression du prolétariat, un prolétariat qui est aujourd’hui en grande partie racisé.
La police est, par essence, un instrument au service du maintient du pouvoir de l’État et de la bourgeoisie. Au cours de son histoire, la force policière et la répression ont permis d’imposer toutes les politiques sociales et économiques destinées à favoriser l’accumulation du côté des riches. Hier, la police permettait à l’État d’interdire les syndicats, en cassant les grèves et en abattant les militant·es perçus comme des meneur·ses. Aujourd’hui, la police patrouille en permanence dans les quartiers populaires, où on confine une partie des « perdants » des politiques capitalistes de ces 50 dernières années : austérité, délocalisations, restructurations d’entreprise avec licenciements et intensification pour ceux qui restent, implémentation de nouvelles « techniques » de gestion de la main d’œuvre, contrats précaires, abandon des services publics…
Les prolétaires racisés se trouvent d’autant plus fortement soumis à ce type de traitement que le pouvoir a pu s’appuyer, les concernant, sur l’héritage impérialiste de la France. Pour réprimer les milieux populaires, l’État « républicain » a en effet su tirer parti de l’expérience accumulée durant la colonisation. C’est ce que le sociologue Matthieu Rigouste appelle l’endocolonialisme, c’est-à-dire le colonialisme de l’intérieur : la police se militarise et importe des méthodes de contrôle et de répression issues de ses colonies, pour les appliquer contre les afrodescendants installés en métropole.
La réalité nous montre que le fonctionnement même de la police est raciste : elle criminalise les jeunes racisés et œuvre à les évincer de l’espace public en usant de méthodes de harcèlement, comme la multiverbalisation et la multiplication des contrôles d’identité au faciès. Les chiffres le prouvent : les jeunes racisés ont en moyenne été 140 fois plus verbalisés pour des infractions liées à la pandémie de Covid que le reste de la population d’Île-de-France.
Genre et racialisation : les deux facettes de l’oppression
Notons également que les victimes sont très souvent des garçons et des hommes, majoritairement âgés de 15 à 22 ans et d’origine nord-africaine ou subsaharienne. Dans le système patriarcal français, ces jeunes sont hypermasculinisés, présentés comme exceptionnellement machistes et comme une menace sexuelle.
Ce jugement raciste sur les corps, issu de l’héritage colonial, vient encore et toujours justifier le contrôle et les violences qui leurs sont infligées. D’autre part, il sert d’alibi aux fémonationalistes comme Némésis qui pointent les « étrangers » pour détourner l’attention du système patriarcal. D’autre part, au-delà de ce constat concernant la racialisation, le point commun à tous ces meurtres reste l’impunité judiciaire des policiers, puisque la justice conclue souvent par un non-lieu. L’État les protège par tout un arsenal de lois, d’armes, et surtout par l’augmentation continue du budget de la police, de près de 35 % entre 1995 et 2019 (Eurostar). En comparaison, les dépenses de l’éducation ont progressé de 19 % sur la même période. La jeunesse mérite une bonne éducation, un bon travail, les moyens de vivre une vie digne. L’État veut surtout continuer de pouvoir lui casser la gueule.
Tant qu’il le faudra : féministes et antiracistes
Nous ne pouvons pas être indifférent·es à toutes ces violences, et ce quel que soit le genre de celleux qui les subissent. D’abord, parce que cette hypermasculinité qu’on attribue à une partie des jeunes racisés et prolétaires, c’est une forme de déshumanisation qui trouve sa racine dans le système patriarcal. Ensuite, parce que tous les systèmes d’oppression sont dépendants et connectés les uns aux autres, ce qui implique que nous ne pouvons y faire face que par la plus grande unité et la plus grande solidarité possible. Notre mouvement doit aller bien au-delà du cadre étroit dans lequel les partisan·es du statu quo entendent l’y enfermer.
À l’approche du 25 novembre et à l’occasion du mois anticolonial, nous voulons donc réaffirmer et renforcer nos engagements. Gardons Zyed, Bouna, Adama, Rayana, Nahel, Klodo et tous les autres dans nos cœurs et nos pensées, pour que leur mémoire alimente en nous la flamme de la révolte.
Vive la Révolution, vive l’Égalité !
Pour soutenir les collectifs qui s organisent contre l’impunité policière :
– Réseau d’Entraide Vérité et Justice
– Justice pour Nahel 2025
– Justice pour Rayana 21 ans
– Flagrant déni
– Stop violences policières à Saint-Denis
– Legal team antiraciste
– Le Front de mères