Le paysage médiatique s’est récemment emparé de deux affaires de violences sexuelles : celle de Patrick Bruel, visé par douze plaintes à ce jour ; et celle de Guillaume B. jugé pour viols précédés d’actes de torture et de barbarie sur son épouse. Au rythme effréné de l’information en continu, les procès deviennent un spectacle, du divertissement. Ils prennent une place écrasante et contribuent à l’écriture de ce mythe du « bon viol » : celui commis par un monstre, un marginal, un être à part.
On érige les auteurs de violences en figures d’exception, et on omet de rappeler que ceux qui violent sont majoritairement des individus parfaitement intégrés à la société : ici un chanteur et un directeur de banque.
Toujours des violences structurelles, pas des faits divers
Ce sensationnalisme est le même qui avait présidé à la couverture du procès Mazan. Il est révélateur du traitement réservé aux violences sexistes et sexuelles dans les médias : celles-ci sont sans cesse traitées comme des faits divers ; pourtant, ces violences n’ont rien du caractère exceptionnel et sensationnel qu’on voudrait leur prêter.
Les violences sexistes et sexuelles ne sont pas des dérèglements du capitalisme patriarcal : elles en sont un rouage. Elles imprègnent chaque strate de la société et sont indispensables à la survie d’un système de production fondé sur les dominations.
Car le capitalisme ne fonctionne pas seulement par l’exploitation du travail salarié. Il repose aussi, structurellement, sur le travail reproductif et domestique : nourrir, soigner, élever, être disponible en permanence. Ce travail n’est pas rémunéré, et pour mater la main d’œuvre, il faut que les corps qui l’effectuent soient maintenus à leur place. Les viols, le harcèlement et les agressions sexuelles sont un de ces mécanismes de maintien, ils sont l’appropriation du corps d’autrui et l’affirmation matérielle de son infériorité. C’est la leçon que ces corps ne sont pas souverains, qu’ils sont à disposition et contrôlables.
Les personnes qui subissent des violences gagnent statistiquement moins, accèdent difficilement aux postes de décision, quittent plus souvent le marché du travail et portent davantage le poids domestique. La violence produit de la dépendance économique, et la dépendance économique expose davantage à la violence : la boucle est fermée, et elle est rentable. Les VSS ne sont donc pas des anomalies, et les violeurs ne sont pas des brebis galeuses : ils sont les agents d’une reproduction sociale qui les précède et les dépasse.
Les auteurs de violences, majoritairement, ce sont des pères, des frères, des cousins, des amis ; ce sont des flics, des instituteurs, ce sont même des ministres. Les VSS ont lieu partout, dans les écoles, les maisons, les hôpitaux, les commissariats, les tribunaux : ce sont des violences systémiques, des pratiques inscrites dans la norme sociale, reproduites et protégées par elle.
Les violences sexuelles sont toujours l’affirmation de la domination de son auteur sur sa victime ; mais elles sont aussi l’apprentissage et l’intégration de tout un fonctionnement social. C’est ainsi que les adultes incestent des enfants, que les patrons agressent leurs salariées et que les maris violent leurs épouses dans l’espace du foyer.
Les violences sexuelles ne sont pas des excès individuels qui viendraient tordre un ordre social qui les condamne. Elles sont en réalité la résultante et la condition de la reproduction d’un système d’économie de la domination.
Une justice bourgeoise et masculine
La réponse aux violences est toujours la suivante : une procédure judiciaire, pénale, carcérale. Or, on n’a pas toustes accès à la justice, pour des raisons économiques et matérielles : un procès, ça coûte cher. Et c’est sans parler des plaintes que la police refuse de prendre, sans parler des victimes qui ne peuvent pas se rendre au commissariat, et surtout sans parler du nombre croissant d’affaires classées sans suite.
C’est une justice d’hommes qui violente les plaignantes au commissariat, à la médecine légale puis dans les tribunaux. Les auteurs sont présumés innocents et leurs victimes sont présumées menteuses. Elles subissent ainsi une véritable double peine. C’est un processus déshumanisant et individualisant qui ne remet jamais en cause le système capitaliste et patriarcal, pourtant à l’origine même de ces violences.
Noyée sous les dossiers, la justice a recours à la correctionnalisation de ceux-ci : par manque de moyens, les viols sont requalifiés en agressions sexuelles. C’est à dire que des faits criminels sont jugés comme des délits : les procès n’ont plus lieu dans les cours d’assises mais dans les tribunaux correctionnels. Darmanin, ministre de la justice et accusé de viol, proposait une loi dite de « plaider coupable » afin de rendre plus expéditifs encore les procès aux assises. On assiste à l’échec flagrant des institutions judiciaires à protéger les victimes et à prévenir des violences, tout simplement parce que la police, l’appareil judiciaire et la prison sont des outils de maintien de l’ordre racial et de classe. Et pourtant, la réponse majoritaire consiste à réclamer toujours plus de répression : plus de lois, plus de peines, plus de prison.
C’est ce qu’on appelle le féminisme carcéral : une tendance à confier la résolution des violences de genre à un appareil pénal et policier qui est justement construit à l’encontre des populations les plus marginalisées. Demander plus de prison, c’est renforcer un système qui enferme massivement les personnes racisées, précaires, psychiatrisées.
Les personnes les plus exposées aux VSS sont souvent aussi les plus exposées à la violence d’État. Un féminisme qui s’appuie sur la prison ne libère pas : il choisit qui mérite protection et abandonne les autres. Nous le savons, ce ne sont pas de nouvelles lois répressives ni « 3 millards contre les violences » alloués à la police, la justice ou la psychiatrie qui changeront ce système.
Parce que ce n’est pas qu’une question de délit et de crime : la société telle qu’elle est constituée aujourd’hui a besoin des VSS pour son bon fonctionnement. Celles-ci préviennent l’écroulement des structures de dominations : qu’elles soit racistes, sexistes, validistes, âgistes, transphobes ou homophobes.
C’est le système qu’il faut abattre, pas seulement punir quelques individus en son sein.
Désobéir à l’ordre sexiste
Lutter contre les VSS ne peut pas se résumer à réagir après coup : attendre les procès médiatisés, prévoir des ressources pour les survivant·es et voter une loi de plus. Ce n’est pas suffisant, et ça ne l’a jamais été. La lutte passe par la prévention et l’éducation arrachées à l’ordre sexiste, par le soutien concret aux victimes en dehors des institutions qui les maltraitent et par l’augmentation des revenus pour en finir avec la dépendance économique et pouvoir se défaire d’un conjoint ou d’un patron violent.
Mais surtout, elle passe par la mise à mort du patriarcat en tant que système, c’est-à-dire par l’abolition des rapports de domination économiques et de genre sur lesquels il repose et donc par la révolution féministe.
Un système n’est pas immuable. Un système, ça se renverse. Si les VSS en sont un rouage, alors sabotons-le, enrayons leur machine. Lutter contre les violences sexuelles, c’est abolir les dominations sexistes et économiques et crever le patriarcat. C’est organiser la désobéissance à l’ordre sexiste, collectivement, depuis nos lieux de vie, de travail, de lutte.
Patriarcat, on te crèvera
Face à leur violence mortifère, à leur justice de classe, à leur justice d’hommes et aux extrêmes droites masculinistes : organisons l’auto-défense féministe.
Contre l’exploitation de nos corps par la bourgeoisie réactionnaire, sexiste, raciste, contre un système capitaliste qui a besoin de nous soumettre pour fonctionner : grève générale féministe.
Soutien inconditionnel aux survivant·es de VSS qui ne connaissent pas de frontières. Et pour cette classe dirigeante qui viole, agresse et gouverne impunément : anéantissons leur monde.