Le 15 avril 2026, avec des militant·es d’Extinction Rebellion, nous avons organisé au Baranoux une soirée d’échange autour de l’anarcha-féminisme. Nous avons notamment pu accueillir Léa Gauthier, spécialiste de l’anarcha-féminisme et récente autrice de Trois femmes en colère, Irene García Galán, chercheuse en histoire du genre et de l’anarchisme, et Véronique la police, militante et ancienne habitante du squat de la Baudrière, pour une table ronde. Celle-ci a été enregistrée par Mathieu Esinger, réalisateur du podcast Histoires d’A. Vous pouvez retrouver l’épisode audio ici, retranscrit en intégralité ci-dessous par nos soins (travail de retranscription intégralement réalisé par des humain·es).
[Générique] « On a des trésors à trouver dans le travail des anarchistes. » « L’anarchie, c’est plus lutter contre les dominations. » « C’est une morale, c’est une façon de concevoir la vie, c’est… » « Quand on a un mot qui est beau et qui a une histoire aussi belle… Il ne faut pas s’en priver. » Alternatives, autogestion, autonomie, anarchie. « Le monde de demain quoi qu’il advienne nous appartient. La puissance est dans nos mains alors écoute ce refrain. » Histoires d’A, le podcast des émancipations.
Mathieu Esinger : Bonjour et bienvenue dans ce nouvel épisode d’Histoires d’A. Aujourd’hui un épisode un peu particulier puisque je ne vais pas recevoir une personne en entretien, mais que je vais vous partager une table ronde que j’ai animée au Baranoux, qui est un bar associatif de Paris. Une table ronde sur anarchisme et féminisme. Au début je devais juste capter cette table-ronde pour les camarades qui l’organisaient. Et puis, de fil en aiguille, je me suis retrouvé à l’animer, même si je n’étais pas complètement à l’aise à l’idée d’être un homme qui allait animer une table ronde sur l’anarcha-féminisme. J’espère bientôt retrouver certaines participantes de cette table ronde au micro d’Histoires d’A pour avoir le temps d’aller un peu plus en profondeur dans les sujets qu’elles abordent dans cette table ronde. Merci aux organisateurs et aux organisatrices de cette table ronde, c’était très rigolo à faire. Bonne écoute et à bientôt pour un nouvel épisode d’Histoires d’A !
Elie (Extinction rébellion) : Bonjour tout le monde, merci beaucoup d’être là, d’être aussi nombreux·ses, c’est fou. Je m’appelle Elie, je viens d’Extinction rébellion à la base et je suis militant anarchiste. Je suis avec Juliet des Féministes révolutionnaires, et je voulais juste vous resituer un peu le contexte avant de passer la main à Mathieu et nos invités que vous allez écouter ce soir. Du coup, juste pour resituer, on a Eric qui est ici et qui fait partie d’une troupe indépendante qui va jouer à la fin du mois un spectacle qui s’appelle En suivant Emma d’après une pièce d’Howard Zinn sur la vie d’Emma Goldman. Ça va avoir lieu au Baranoux les 24 et 26 avril, c’est ça ? 23 et 24 avril au Baranoux ! Eric nous a invité·es à organiser quelque chose d’autre qui aille avec la représentation de cette pièce. Et donc on a lancé cette table ronde, on a eu la chance d’avoir Léa Gauthier, Irene et Véronique du squat la Baudrière qui vont venir échanger ce soir. Et, du coup, on a aussi voulu créer quelque chose autour de cet événement. Vous le voyez derrière vous, il y a une exposition d’archives féministes anarchistes ; puisque tous les trois, avec Juliet et aussi un camarade qui se trouve derrière, on est tous les trois… on fait pas mal d’histoire. On avait aussi envie de montrer qu’on peut se réapproprier l’Histoire, montrer qu’on peut mettre le nez dans les archives et retrouver l’Histoire par nous-mêmes. Je laisse Juliet dire un petit mot là-dessus.
Juliet (Féministes révolutionnaires) : Merci beaucoup, tu as tout dit. C’est notre première exposition, donc soyez indulgent·es ! On voulait mettre à l’honneur non seulement les grandes figures et les collectifs des mouvements anarchistes et féministes, mais aussi mettre en valeur et rendre un peu hommage à toutes les petites mains des mouvements militants, des archives, les militant·es chercheuses qui passent leur temps à écumer des bases de données, à numériser des vieux papiers, à faire tout ce travail qui est vraiment incommensurable et qui n’a jamais de fin. C’était aussi pour rendre justice au collectif Archives autonomie, aux bibliothécaires de la bibliothèque Marguerite Durand à Paris, à toutes les archives de presse anarchiste numérisées en ligne… C’est beaucoup de taf du coup ça nous tenait à cœur de vous présenter ça. Je pense aussi à une camarade des Féministes révolutionnaires qui a partagé aussi les archives émouvantes de son grand-père réprimé par la dictature franquiste. On vous invite à prendre un petit peu de temps après la table ronde pour consulter tout ça. Et dernières réjouissances de la soirée : il y a une tombola à partir des livres de grandes théoriciennes et penseuses de l’anarcha-féminisme. N’hésitez pas aussi à prendre un petit billet et à repartir avec Lucie Parsons, He Zhen et Emma Goldman dans votre poche !



Elie (Extinction rébellion) : Ça va avoir lieu à 21h30, en sachant que le lieu ferme à 22h ici ! Merci, je vais passer la main à Mathieu pour la suite.
Mathieu Esinger : Bonsoir, bonsoir ! Il y a beaucoup de monde, c’est très impressionnant ! Je suis Mathieu Esinger, je suis réalisateur d’un podcast qui s’appelle Histoires d’A, pour parler d’autonomie, d’autogestion et d’anarchie. C’est à ce titre que je suis là, même si je dois vous confier mon inconfort d’être un homme qui présente une table ronde sur l’anarcha-féminisme, mais bon, voilà, je suis là. Ce soir on va parler d’anarchisme et de féminisme, d’essayer de voir les endroits où ces deux pensées politiques se rejoignent, les endroits où elles s’éloignent aussi, forcément. On va avoir un regard historique sur ces moments-là avec Léa Gauthier, qui a écrit un livre qui s’appelle Trois femmes en colère, qui parle d’Emma Goldman, de Voltairine de Cleyre et de Lucie Parsons, qui sont trois penseuses, actrices, activistes très importantes de l’anarchie. Du féminisme, on verra, parce que je pense que c’est peut-être un anachronisme, de dire qu’elles étaient féministes, mais bon ça je pense que ça fera partie de la discussion.



Après, nous irons en Espagne, avec Irene, pour parler de la révolution sociale, en 1936 par exemple en Espagne, et de manière générale du mouvement anarchiste espagnol et de la place qu’ont eu les femmes dans ce courant. Et puis nous reviendrons à aujourd’hui, à Montreuil, au squat de la Baudrière, avec Véronique, qui nous parlera de qu’est-ce qu’aujourd’hui être… avoir été plutôt, puisque le squat a été fermé – expulsé, je cherchais le mot, merci. C’était un squat qui se déclarait comme anarcha-féministe. Et donc qu’est-ce que ça veut dire aujourd’hui de se déclarer anarcha-féministe ? Et on verra en particulier quelle était la pratique de ce lieu, en termes d’habitation. Qu’est-ce que c’est d’habiter un squat en se réclamant de l’anarcha-féminisme ? On a une heure et demie ensemble. On s’est dit que c’était bien d’avoir ce temps de partage d’expérience, mais que ce temps-là il devait être égal au temps d’échange avec vous, parce que vous aurez surement des questions, des remarques. Donc on va essayer de faire 45 minutes de discussion, plus descendant, et après un truc plus horizontal d’échange avec vous.
Voilà. Je crois que j’ai fini mon intro.
Donc, Léa Gauthier, on va commencer avec toi. Dans ces temps incertains, et en particulier dans ce temps politique où le 1er mai est « chahuté », pour le dire avec un euphémisme, ça serait bien de revenir, peut-être, au premier 1er mai ! Quelle est l’origine du 1er mai, où ça se passe, dans quel pays, dans quelle ville ? Et c’est là qu’on va, je pense, croiser Lucie Parsons par exemple. Léa, nous t’écoutons.
Léa Gauthier : Bonsoir à tout le monde ! C’est trop bien, je suis un peu impressionnée, on est toutes les trois impressionnées en fait ! C’est super de pouvoir échanger ensemble comme ça sur cette thématique ! Peut-être vous dire dans un premier temps, avant de parler du 1er mai et de 1886, l’intention de cet essai littéraire de Trois femmes en colère. Moi je donne aussi cours à Bruxelles auprès d’étudiants. Et je me suis aperçue que des étudiants, comme beaucoup d’entre-nous, beaucoup de gens, des jeunes, aussi, mais pas que – je pensais à mon fils aussi en fait – c’est qu’on nous présente le monde comme quelque chose qui va droit vers une sorte de mur noir. Et que, grosso modo, on présente une version du monde comme inéluctable. Et moi je passe mon temps à essayer de déminer cette vision-là des choses. Et donc, le début de cet essai, c’était vraiment ça : à partir d’aujourd’hui, dans quelle mesure on peut souffler sur les poussières de l’histoire pour redécouvrir des voix qui nous disent autrement ? J’ai voulu vraiment incarner ces voix dans les corps – c’est pour ça que c’est littéraire – et dans les vies de ces trois militantes anarchistes. Donc effectivement, au-delà de ce premier moment qui parle de notre colère, de notre fureur actuelle, et de comment on peut faire pour ne pas juste tout péter, ou se péter nous, dans le monde dans lequel on vit, et comment transformer notre colère en moteur ? Et c’est bien quelque chose qui est commun à ces trois femmes : c’est que leur colère est quelque chose qui leur a permis de tenir la route et d’affronter des choses qui étaient on ne peut plus violentes en leur temps ; et leurs luttes, je crois, nous parlent en bien des points.



Lucy Parsons est, historiquement on va dire, la première. Lucy Parsons est née esclave, en fait. Probablement est-elle la fille d’une esclave et du propriétaire de sa mère. Pendant la guerre de Sécession, elle a été amenée à faire une très longue marche. Les états du nord gagnant sur les états du sud, les propriétaires du sud, qui étaient esclavagistes, ont forcé leurs esclaves à rejoindre des propriétés qu’ils avaient achetées dans le centre du Texas, en général, où là, grosso modo, on était loin des lignes de front, quoi. Et donc c’était des milliers de kilomètres, où, grosso modo, les plus faibles, on les laissait sur le bord des routes, mourir. Ceux qui voulaient s’enfuir, et celles qui voulaient s’enfuir, on les pendait. Et le lendemain, donc, on se réveillait et on voyait ces corps pendus. Cette marche était très très peu documentée, en fait. J’ai fait pas mal d’archives américaines, c’est assez troublant de voir à quel point ça ne l’est pas. Lucy Parsons, qui ne s’appelle pas encore Lucy Parsons, arrive à Wako, puis très rapidement c’est la guerre de Sécession. Et là, enfin, elle se dit : « Mais mon dieu, c’est possible quoi ! Ça va être la fin de l’esclavage ! Ça veut dire la liberté, ça veut dire ça y est, on va avoir des droits, quoi ! » Et au même moment se met en place suprématisme blanc le plus violent. C’est la naissance du KKK. Certes les afro-américain·es ont des droits. Les afro-américains mâles, hommes, peuvent voter. Mais on les lynche, on les humilie, on les tue, on les brûle pour ne pas qu’ils votent pour… voilà. Elle assiste à tout ça, elle est toute jeune. Et elle rencontre un homme qui s’appelle Albert Parsons. Ils tombent amoureux – je vais vite, hein – ils tombent amoureux et ils partent à Chicago. Parce qu’à Chicago, un couple mixte, à cette époque-là, c’était pas du tout aussi violent que dans le sud. Et Chicago venait de brûler. Et Chicago était en train de devenir, dans sa reconstruction, l’emblème du capitalisme industriel le plus débridé, le plus sauvage. Il faut savoir qu’à cette époque là, contrairement à l’Europe, aux Etats-Unis il n’y avait aucune loi qui protégeait les travailleur·euses. Ils et elles pouvaient travailler jusqu’à 6 jours et demi par semaine, 15h, 16h, 17h par jour. Là, se créent les richesses les plus hallucinantes. C’est le moment où naissent les Rockefeller and co. Chicago se reconstruit comme l’emblème de ce capitalisme là : toujours plus haut, et puis évidemment avec des quartiers très très riches qui sont complètement séparés de tous les quartiers ouvriers. Chicago, c’est un endroit en fait de réunion de tous les… c’est un nœud de chemins de fer. Vous voyez Lucky Luke ? C’est vraiment le moment où c’était l’expansion par les chemins de fer de beaucoup de choses. C’est les abattoirs. C’est vraiment une ville industrielle qui est phare et qui donc veut se montrer sous son jour le plus prestigieux. Et contrairement à New York qui est vieillissante, comme ville, ça, Chicago, c’est un truc quoi. Et Lucy arrive là, elle se dit « c’est bon quoi, j’ai fui le sud, je suis affranchie ». Elle ne veut surtout pas avoir un patron. Elle est avec Albert Parsons, qui est plutôt socialiste. Et elle observe, elle regarde. Et elle s’aperçoit du sort des travailleur·euses, à Chicago. Et elle s’aperçoit que certes, ce n’est pas l’esclavage qu’elle a vécu enfant. Mais il y a une domination et une oppression, et une manière de ne pas considérer les travailleurs et les travailleuses qui n’a rien à voir avec un quelconque progrès, et qui est tout simplement troublant. Lucy Parsons, dans un premier temps, ressent les choses. Et c’est d’ailleurs ce qui est en commun avec Voltairine de Cleyre et Emma Goldman.
Ce sont toutes les trois des femmes nées dans le ruisseau. Contrairement à des Kropotkine, par exemple, ce ne sont pas des personnes qui ont reçu une éducation solide, intellectuelle, politique au préalable. Non. Elles ont d’abord senti les violences, les souffrances, et les dominations dans leur corps, et c’est à partir de là qu’elles ont pensé. Lucy, dans un premier temps, commence à monter le premier syndicat des travailleuses, parce qu’il n’y en avait pas. Je fais encore des sauts, sinon je vais raconter encore plein d’histoires et ça va durer hyper longtemps. Donc, très rapidement, Lucy, la première, ne crois plus en la représentation politique, parce qu’elle voit bien que c’est une sorte de potage politique, de truc du consensus, et que quand même, ça concerne une sorte de caste, de classe politique bourgeoise, et elle ne s’y retrouve absolument pas. Elle est la première à radicaliser ses propos, et ensuite Albert Parsons ira aussi dans son sens. En 1886… Vous le savez, évidemment, le capitalisme ne peut fonctionner que par crises : ça monte, ça descend. Quand il n’y a pas de législation du travail, quand ça descend, il y a des centaines de milliers de gens qui sont dans la rue et qui n’ont rien à manger, mais strictement rien à manger, qui n’ont pas de toit, les enfants meurent… Le tableau n’est vraiment pas exagéré, en fait… En 1886, il commence à y avoir quand même une sorte de fédération, si vous voulez, atomisée, mais quand même, du mouvement ouvrier via des débuts de syndicalisme, le socialisme avant la première scission de l’internationale, et donc les anarchistes. Il y a, de concert, des mouvements sociaux qui s’organisent dans le nord des Etats-Unis. Et s’organise une marche pour revendiquer la journée de 12h travaillées. 12h travaillées. On est loin des 35h, quoi. Juste 12h. C’est pas non plus la mer à boire. Il faut aussi savoir que dans ce contexte-là, grosso modo les industriels avaient tous les droits sur leurs employé·es, et pouvaient les tuer sans aucun problème. C’est-à-dire que s’il y avait une grève, ils cherchaient à la briser. Il y a les fameux Pinkerton, qui sont une agence de détectives qui est là, très souvent il y a la police, très souvent il y a l’armée.
Là, les Pinkerton sont grosso modo sur le haut des immeubles pour surveiller que tout se passe bien, parce que tous ont l’impression que ces manifs vont dégénérer. On est le 1er mai 1886. Rien ne dégénère, tout se passe très bien en fait. Sauf que, à Chicago, dans une usine, justement, des grévistes refusent que des jaunes prennent leur place. Et là, l’industriel ordonne de tirer sur la foule, et donc les victimes parmi les travailleur·euses sont très nombreuses. Les mouvements qui sont fédérés pendant la marche pour les 12h travaillées décident de perpétuer le mouvement, et, le 2 mai, continuent des assemblées. Vous voyez, il y avait certes la possibilité de télégrammes, mais la communication, ça se faisait un peu comme ça pouvait. Donc l’organisation était quand même très spontanée.
Puis le 3, il y a une volonté, c’est d’organiser avec, justement, les syndicats, les anarchistes, les socialistes, des tribunes à Haymarket square. L’organisation n’est pas top top, il n’y a pas énormément de foule non plus. Le maire de Chicago passe, il écoute, il sait qu’il y a en faction, derrière, les policiers, l’armée, etc. Il écoute, oui d’accord, « patrons assassins », évidemment, mais il dit « rien de plus que d’habitude, et surtout le public n’est pas armé, donc c’est pas la peine, rentrez », quoi. Et lui-même, après avoir dit ça à la police, rentre chez lui pour dormir. Et, on ne sait pas trop pourquoi, dans les archives, les flics, la police et l’armée arrivent. Une bombe éclate. Et les policiers et l’armée tirent sur la foule. Alors on sait le nombre, évidemment, de policiers et de gens de l’armée qui ont été tués. On ignore le nombre de civils qui ont été tués. Mais dans tous les cas, le lendemain, il y a une rafle hallucinante, une descente hallucinante dans tous les milieux libertaires, dans tous les milieux syndicaux, dans tous les milieux anarchistes, dans tous les milieux socialistes, etc. Et là, tout le monde est mis à la question, torturé parfois. Bilan des courses, pour encore une fois aller vite : huit hommes sont arrêtés. Ces 8 hommes sont en fait ceux qui dirigeaient… À Chicago, il y avait plus de 7 journaux en langue étrangère anarchistes. Il y avait vraiment une fédération, ils organisaient des dimanches, des bals, des cours du soir, il y avait une vraie activité. Et il y avait 8 personnes, qui, effectivement, étaient des chevilles ouvrières hyper importantes. Ces 8 personnes que l’on a arrêtées : un jouait aux cartes avec ses potes, ses potes ont témoigné pendant le procès, il a eu 10 ans comme peine d’emprisonnement. Et les autres ont été condamnés à mort. Aucune preuve n’a été donnée que les 7 autres étaient présents. Il y a même eu des témoignages qui allaient à l’encontre du fait qu’ils étaient présents. Et le juge lui-même, a dit tout simplement – et c’est l’une des première dans l’histoire des Etats-Unis : « Mais en fait, ça n’est pas votre procès à vous. On ne vous accuse pas d’avoir posé la bombe. Mais vous avez tenu le discours qui fait que quelqu’un a pu jeter la bombe. Et donc ils sont condamnés à mort. » Deux acceptent de signer un petit papier pour dire « Oui, bon, je regrette un peu », et ils sont condamnés à perpétuité. Un se suicide en prison. Les quatre autres, dont Albert Parsons, sont pendus, à l’issue d’un procès à rebondissement. A ce moment-là il y a l’opinion internationale qui s’est levée. Évidemment, Lucy Parsons a énormément travaillé à ça. A la défense, certes, de son mari, mais on a tendance à la reléguer à cet endroit-là, et ça je trouve que c’est très problématique. Non, elle œuvrait vraiment à l’idée de « on ne peut pas faire le procès, aux Etats-Unis, d’une idée. Et l’anarchie n’est pas une pensée de la violence mais de l’émancipation. Et là, ce qu’on veut, c’est simplement le silence de toute opposition. » Donc il y a une dimension dogmatique, autoritaire, dictatoriale, presque, dans ce procès, qui met en porte-à-faux l’idée d’une version publicitaire des Etats-Unis libres, terre de liberté. C’est de là qu’est né le 1er mai, quand même, en fait. C’est important de le rappeler. J’imagine que dans l’assemblée vous savez bien que ce n’est pas la fête du travail mais bien celle des travailleur·euses. Donc, par les temps qui courent, c’était bien de raconter ça, je crois.
Mathieu Esinger : Et c’est aussi le moment où Voltairine de Cleyre et Emma Goldman arrivent dans l’Histoire je crois.
Léa Gauthier : Lucy Parsons a continué, elle, à œuvrer. J’insiste vraiment, elle n’était pas dans l’ombre de son mari, on a créé une histoire qui faisait qu’elle était dans l’ombre de son mari. J’aurais tendance, moi, après avoir quand même compulsé un paquet de documents, à dire qu’elle avait plutôt tiré son mari, mais à ce moment-là c’était un peu plus compliqué, je pense, d’inculper une femme et de la mettre à mort. Lucy Parsons a continué jusqu’à très tard puisqu’elle est morte dans les années 1940, dans un incendie, elle avait 90 ans et quelques. Elle a vraiment œuvré, elle, pour l’anarcho-syndicalisme. C’est-à-dire que vraiment, pour elle, l’émancipation des travailleuses se jouait essentiellement à l’endroit du travail. Et c’est au nom des sans-voix qu’elle a toujours voulu parler, écrire, et dire. Elle a joué un rôle majeur au sein du WWW, qui est l’un des premiers syndicats structuré, différentiel, etc, qui s’est mis en place aux Etats-Unis.
Mais lorsqu’il y a eu Haymarket, c’est le moment qui est, on va dire, le moment déclencheur que Emma Goldman considère, dans Living my life, dans Vivre ma vie – il y a la trad, le livre traduit, que j’ai vu sur le stand – c’est le moment inaugural où elle comprend que sa vie va être dédiée à l’anarchie. Elle, elle vient de l’empire russe. Elle était très désobéissante. Elle n’était pas sage du tout, Emma Goldman, mais pas du tout du tout du tout. Elle était animée d’un désir de liberté, de corps, d’amour. Elle vivait dans un milieu très pauvre de juifs orthodoxes. Son père lui refusait le droit de faire des études et voulait la marier de force. Elle a dit : « ok, tu veux me marier de force ? eh bah je me jette dans la Neva ». Et sa demi-sœur a dit : « viens plutôt, on va faire un truc, je te prends avec moi aux Etats-Unis ». Elle a commencé à travailler dans une usine, dans l’état de New York, à Rochester, une usine de textiles. Et là aussi, elle a quitté un empire, qui était un empire et un milieu extrêmement liberticides. Et elle s’aperçoit qu’en fait, là où elle croyait pouvoir danser, vivre, apprendre, lire, être librement, en fait elle est renvoyée à juste un maillon de la chaîne du travail de ce capitalisme industriel débridé dont je parlais. Et effectivement, pour elle, Haymarket c’est un déclencheur. Et à 20 ans, elle part à New York avec quelques dollars en poche et sa machine à coudre. Et là, elle rencontre directement Johann Most qui est un très grand théoricien, très puissant, de langue allemande, à cette époque-là. Et elle rencontre Alexander Berkman, qui deviendra son amant, entres autres, l’un de ses amants plutôt, et son compagnon de route jusqu’à la fin de ses jours. Voilà.

Pour parler de Voltairine de Cleyre : Voltairine de Cleyre, elle, a un nom de consonance un peu française et aristocratique. Ça n’a rien à voir du tout. Son père avait fait la révolution, avait participé à la révolution de 1948. Il admirait Voltaire. Il voulait un garçon, il l’aurait appelé Voltaire. Il a eu une fille, il l’a appelée Voltairine. Milieu très, très pauvre. Lui, qui était libre penseur, n’arrive pas non plus à élever cette petite fille, parce qu’il se retrouve seul avec elle. Donc, elle est envoyée dans un couvent. Et là Voltairine s’aperçoit que oui, d’accord, elle a le droit de lire, d’apprendre à jouer du piano, tout ça, mais très rapidement, vers l’âge de 13, 14, 15 ans, elle s’aperçoit que ses camarades, qui étaient – elle le dit très joliment – des jeunes pousses, des jeunes fleurs, à peine écloses, qui mouraient, qui s’éteignaient. Parce qu’en fait on leur apprenait là-bas juste à se taire, faire à manger, se taire, faire des enfants… Bon, on ne leur apprenait comment faire les enfants, il ne faut pas exagérer… Disons, dans tous les cas, se soumettre à leur mari. Et là, pour elle, c’est un moment décisif.
Mais là, elle est dans le courant de la libre pensée. Et d’ailleurs, au moment de Haymarket, elle dit : « Oui, il faut qu’on les pende. » Et elle dira : « Je m’en mordrai les lèvres toute ma vie d’avoir prononcé cette phrase avec la meute ». Et elle, son parcours, c’est de la libre pensée, à l’émancipation du corps des femmes via l’éducation, puis, effectivement, ensuite, avec l’anarchie.
Et dans le mouvement idéologique que font Emma Goldman et Voltairine de Cleyre par rapport à Lucy Parsons, c’est que pour les deux, dans des endroits différents, avec des tempéraments différents… Parce que Emma Goldman était un tempérament de feu, elle dit : « C’est de la lave qui coule dans mes veines ». Voltairine de Cleyre était très maladive, plutôt introvertie. Et avec des tempéraments très, très différents, elles ont pensé qu’on ne pouvait pas imaginer l’émancipation de tous, sans penser l’émancipation de toutes. Et l’émancipation de toutes, contrairement à ce qu’affirmait Lucy Parsons, ce n’est pas simplement au sein de l’usine, mais c’est aussi au sein du foyer, c’est au sein des corps, et c’est aussi à travers une éducation : c’est-à-dire comment se désenchaîner en fait d’une sorte de morale puritaine qui nous oblige à nous comporter de telle ou telle manière en tant que femmes ? Et toutes les deux ont été vraiment novatrices en ceci qu’elles ont prôné l’amour libre, c’est-à-dire ne pas être la propriété de son amoureux, mais faire l’amour avec qui on veut. C’est la limitation des naissances. Il y avait quand même une loi qui s’appelait la loi Comstock, qui interdisait la diffusion de tout ce qui était lié à la contraception, tout ce qui était jugé obscène. Donc c’était des grossesses à répétition et une misère aussi qui était hallucinante. Oui, effectivement, on ne peut pas parler de féminisme, parce que ce serait un anachronisme. Mais en tout cas, ce sont parmi les premières qui ont pensé la cause sociale et la cause des femmes de manière associée. Tout ça dans un milieu anarchiste hyper macho, quand même. On a reproché à Emma Goldman et à Voltairine de Cleyre d’être un peu futiles, quand même, d’aborder les problèmes des femmes, et on les a empêchées souvent, même au sein des cercles anarchistes, de parler. Mais elles ne se sont pas laissé faire parce qu’elles avaient quand même de très grandes bouches. Et elles ont su, via des meetings, via des textes, elles ont su faire avancer les choses.
Donc voilà, je suis allée hyper vite et peut-être que j’ai pris trop de temps d’ailleurs.
Et ce sont trois femmes qui encore aujourd’hui… Juste pour conclure, et ne pas monopoliser la parole, ce que je trouve hyper important, et qui a mon sens est d’une actualité redoutable, c’est réapprendre à penser non pas à partir de notre cerveau, mais de nos corps et de nos émotions. Et là-dedans se joue quelque chose qu’on nous a appris, et qu’encore on nous apprend, à calmer, quoi. Or, quand on pense à partir de là, on pense différemment. On invente d’autres types d’imaginaires.
Alors Lucy Parsons et Voltairine de Cleyre, ce n’était pas des copines. Ce n’est pas un mouvement unifié, l’anarchisme. Ce n’est pas un mouvement unifié. Elles ont leur tempérament, elles ont leur manière d’écrire, leur style, leur approche, leur vie, mais vraiment pensé à partir des corps. Et moi j’aime bien cette phrase, parce qu’elle dit beaucoup, même si Emma Goldman est souvent très ironique… elle dit : « ne pensez pas que si je suis anarchiste c’est par amour des autres. Non, non ! C’est parce que moi, vivre en voyant souffrir les autres, je ne peux pas. » On ne peut pas physiquement supporter ça, quoi. Et ne pas s’anesthésier à la souffrance, et penser que la lutte pour l’émancipation c’est de tous et de toutes, par-delà toute couleur de peau, toute appartenance de genre. Et lancer ça dans le dernier quart du XIXe, on va dire, c’était quand même fort péchu.
Excusez-moi, je vous ai fait un truc hyper wawawa, comme ça.
[rires]
Mathieu Esinger : Tu as bien raison ! Et Emma Goldman va aller en Espagne, d’ailleurs, je crois. Moi Emma Goldman, je la connais assez mal, mais effectivement il y a plein de gens qui m’en ont parlé, dans plein d’événements de l’Histoire de l’anarchisme, il y a Emma Goldman qui passe par là, mais pendant très longtemps, car elle aussi elle a vécu très longtemps.
Partons en Espagne, donc, avec Irene. Je ne sais pas, déjà, s’il y a des choses qui t’inspirent dans ce qui a été raconté, qui résonnent tout de suite avec ce qui était l’anarchisme en Espagne ?
Irene García Galán : Merci beaucoup. Déjà, bonsoir, et merci pour l’invitation ! Je m’appelle Irene et je suis historienne, et je suis également militante aux Féministes révolutionnaires. Je suis très contente de venir avec cette double casquette aujourd’hui.
Moi, je travaille sur le mouvement anarchiste sur le territoire espagnol, et plus précisément sur l’action des femmes là-dedans. Souvent, quand on parle d’anarchisme, très vite il y a le sujet de l’Espagne qui surgit, parce que c’est un des seuls endroits où il y a eu une révolution anarchiste dans l’Histoire. Et c’était pendant la guerre. On connaît souvent la guerre civile qui a eu lieu entre 1936 et 1939, suite à un coup d’État qui a été raté et repoussé par la résistance populaire. On connaît souvent un peu moins le fait qu’à cette période, en Catalogne et en Aragon, il y a eu une révolution anarchiste. C’est-à-dire qu’il y a eu des travailleur·euses qui ont organisé l’autogestion des ressources, de la production, des transports, etc. En plus ou moins grande mesure selon les villes et les villages, mais globalement c’est ce qui s’est passé. Souvent, on tend à souligner le caractère spontané de cette révolution et de cette résistance populaire. C’est vrai par certains aspects, dans la mesure où, évidemment, personne n’avait prévu qu’une guerre éclate ; mais c’est aussi faux, dans la mesure où il ne faut pas croire que les gens se sont réveillés un matin anarchistes, à prendre des armes et à organiser l’autogestion. Quand le coup d’État éclate en Espagne en juillet 1936, il y a 3 millions de personnes qui sont syndiquées dans des syndicats révolutionnaires. C’est énormissime. Ce sont des syndicats massifs. Et il faut savoir que la révolution anarchiste, elle se prépare depuis à peu près 70 ans, depuis que l’anarchisme est arrivé en Espagne, à la fin du XIXe siècle. Ce n’est pas juste quelque chose de spontané, c’est quelque chose qui est construit dans le temps, à travers différentes organisations.
A l’intérieur de ça, les femmes vont jouer un rôle également. Dès les premières années de l’anarchisme en Espagne, il y a des femmes qui s’investissent ; il y a des femmes qui théorisent ; et il y a des femmes qui réclament leur place en tant que femmes et leurs droits en tant que femmes, pas juste en tant que travailleuses. Et au moment de la guerre et de la révolution, c’est aussi le cas. Il faut savoir que juste avant la guerre, en avril-mai 1936, il y a trois femmes qui vont fonder une revue et une organisation qui s’appelle « mujeres libres », « femmes libres ». Ces trois femmes, c’est Lucía Sánchez Saornil, Mercedes Comaposada et Amparo Poch y Gascón. Elles vont construire cette organisation qui va devenir très vite massive : on compte jusqu’à 20 000 membres au sein de l’état espagnol. C’est quand même énorme pour une organisation révolutionnaire. Cette revue et cette organisation ont deux objectifs principaux. Ce qu’on appelle la conscientisation : le fait d’apprendre aux femmes une « conscience de genre », on va dire aujourd’hui. C’est-à-dire le fait de comprendre qu’elles sont opprimées en tant que travailleuses mais aussi en tant que femmes, et que, de ce fait, il faut lutter d’une manière spécifique. Et le deuxième objectif, c’est ce qu’on appelle la capacitation. C’est-à-dire qu’elles vont investir beaucoup de temps et d’énergie pour donner aux femmes des outils pour se former. Se former de manière professionnelle, se former de manière culturelle, se former sur leurs propres corps par exemple, sur la maternité, etc., pour leur donner les outils nécessaires pour être indépendantes et émancipées. Ça, c’est les deux principaux volets que Mujeres libres se met comme objectif.



Pourquoi Mujeres libres se crée, et pourquoi ça devient si massif ? Est-ce que c’est parce que les anarchistes espagnols sont particulièrement féministes ? Pas précisément. Au contraire. Si ça se crée, c’est parce qu’il y a des femmes qui ressentent un besoin. C’est parce que, à la base, ces femmes sont issues d’organisations traditionnelles comme la CNT, et qu’elles se rendent compte que face aux camarades garçons, il y a bien un problème d’espaces, de priorités, etc. A cette époque, le mouvement anarchiste s’organise à travers trois organisations sœurs : la CNT, la FAI et les Jeunesses libertaires. Mujeres libres veut s’imposer comme le quatrième volet, mais ne sera jamais officiellement accepté parce que les hommes des autres organisations ne veulent pas le reconnaître ainsi. Mais bon, de fait, on peut considérer que quand même, ça l’était un peu.

Pendant la révolution, les femmes vont prendre différents rôles. Principalement, elles vont être à l’arrière-garde. Elles vont organiser des cantines populaires, elles vont organiser des choses pour les enfants, elles vont organiser tout ce qu’on fait à l’arrière-garde dans une guerre : la production de vêtements, nourriture, etc. Mais il y en a quand même certaines qui vont aller au front. Et c’est le cas, par exemple, de Casilda Hernáez Vargas, qui est une anarchiste basque, gitane, qui n’est pas très connue et pourtant elle est trop cool. Elle, c’est une anarchiste de la première heure : elle a déjà fait de la prison d’ailleurs, juste avant la république, pour son engagement anarchiste. Dès le début de la guerre, elle se lance au front, avec ses camarades, d’abord au pays basque ; et quand le pays basque tombe, elle va aller vers l’Aragon. Elle, d’ailleurs, c’est une des seule qui se dit féministe. Les autres, en général, ne se disent pas féministes, elles se disent humanistes. Elle, elle assume complètement sa casquette de féministe. Elle est également membre de Mujeres libres. Et elle, voilà, c’est un exemple d’une des femmes qui est allée au front, mais il y en a également d’autres.
Une partie de mon travail consiste à travailler sur ce qu’il s’est passé une fois que la guerre a été perdue, et que la plupart de ces femmes ont dû partir en exil. Il faut savoir que la guerre se termine en 1939, et qu’entre janvier et février de cette même année, il y a une fuite massive – mais massive – de personnes qui fuient la guerre parce qu’elles se rendent compte qu’on est en train de perdre, et que c’est soit le fascisme, soit l’exil. Pour cette période, les anarchistes utilisent souvent le nom d’exode, et c’est assez parlant. En deux semaines, il y a presque un demi-million de personnes qui ont traversé la frontière. Les images sont monumentales : on voit vraiment des queues de personnes, de personnes, de personnes. C’est quelque chose de très humiliant. Evidemment, les autorités françaises n’accueillent pas les réfugiés les bras ouverts, très très loin de là. Les hommes, notamment, sont désarmés, humiliés, etc. Et ils vont être accueillis en France, dans cette magnifique république de « liberté égalité tout ça », dans des camps de concentration. Des camps de concentration, qui pour certains n’existaient pas encore : au début, les réfugié·es ont été mis sur des plages avec du barbelé autour, et les camps ont été construits progressivement comme ça. On est en février. Le froid : vous pouvez imaginer. Les gens sont morts de froid, de faim, de maladie, et également parce qu’ils étaient maltraités et violentés par la police française.

Et tout ça, c’est des choses dont on ne parle pas. Ce sont ces mêmes camps de concentration qui, par la suite, vont être utilisés lors de la Seconde guerre mondiale, pour déporter notamment des juifs, des tsiganes, des résistants, etc. Et en fait ce sont des camps qui ont été construits avant la guerre, avant l’invasion allemande, pour les réfugiés espagnols. Et c’est quelque chose dont on ne parle pas beaucoup. D’ailleurs, je trouve que la France essaye d’effacer ces traces. Parce que lorsqu’on se rend dans les lieux où il y a eu des camps de concentration, il y a un mémorial par exemple au camp de Rivesaltes, mais pour les autres, notamment, par exemple, à Argelès-sur-Mer qui était l’un des plus grands, quand on va là-bas, on n’a pas l’impression qu’un jour c’est endroit a été l’enfer sur terre. Et ça, je trouve que c’est quelque chose qui est à repenser dans la mémoire en France. On parle de mémoire en Espagne, mais je pense que c’est aussi la mémoire française.
En fait, souvent, quand on parle de la guerre, on se dit, voilà, ça commence en 1936, ça finit en 1939, voilà, c’est fini, ciao, c’est la fin du film. En réalité, ces gens-là ont continué de vivre. Et moi je trouve que c’est très important de voir comment ces femmes ont continué de vivre une fois que tout leur projet révolutionnaire, tout ce qu’elles avaient accompli, toutes les choses qu’elles avaient construit en Espagne, a été arrêté, a été stoppé, a été détruit, et surtout qu’est-ce qui s’est passé une fois qu’elles sont en France. Lorsqu’elles arrivent en France, elles sont dans les camps. Après il se passe quoi ? Il y a la guerre, et pendant la guerre, les Espagnols, c’est soit les camps de travail, soit les camps de concentration. Il y a des milliers d’Espagnols qui ont été déportés de France aux camps nazis. Et ça, pareil, on n’en parle pas. Et malgré toute cette horreur qu’elles vivent depuis des années, les femmes anarchistes, elles résistent. Elles résistent et elles continuent de travailler pour leurs idéaux révolutionnaires. Notamment, j’ai commencé à travailler sur un groupe de femmes qui arrive en exil en France. Certaines, elles ne se connaissent pas entre elles, mais étaient anarchistes et ont participé à la révolution quand elles étaient en Espagne. Elles vont se rencontrer dans l’exil, parfois de manière assez aléatoires, parce qu’elles ne vivent pas dans la même ville, dans la même région, c’est un peu partout en France. Petit à petit, elles vont construire des réseaux. Des réseaux anarchistes, et notamment des réseaux de femmes anarchistes. Petit à petit, elles vont créer des réseaux, elles vont créer des liens militants, elles vont créer des amitiés, et elles vont tenter de reconstruire ce qu’elles ont perdu. En exil, il y a un groupe de femmes qui relance la revue Mujeres libres. Cette fois-ci, c’est Mujeres libres en exil. C’est coordonné entre les femmes exilées en France et quelques femmes exilées à Londres. C’est une revue qui est matériellement beaucoup plus pauvre que la revue originale, mais qui est intéressante parce que, à la fois, elle reprend des textes de la revue originale, et à la fois ce sont des productions de nouveaux textes. C’est quelque chose d’assez particulier, parce que c’est des textes écrits en France ou en Angleterre dans les années 1960-1970, mais c’est fait par des réfugiées espagnoles qui n’ont pas toujours des liens militants avec ce qui se passe côté militantisme français ou anglais. Ça dépend des femmes. Certaines ont plus ou moins de contacts avec les Français, d’autres sont plus dans leur noyau de réfugiés espagnols. Petit à petit, elles vont reconstruire ça et également elles vont travailler pour reconstruire leur mémoire. Ces femmes ont une sorte d’autoconscience très forte et savent qu’elles ont fait un truc de ouf, et elles savent que le monde a oublié, et elles ne veulent pas que le monde oublie. Petit à petit, elles vont mener un travail d’enquête. Elles vont commencer à enquêter sur des camarades qui sont mortes, elles vont commencer à voir c’était quoi leur vie, elles vont commencer à produire des textes, des livres, des textes pour la revue, des textes pour d’autres revues. Aussi, elles vont commencer à produire des textes sur leurs propres vies. Donc on a à la fois des biographies et à la fois des autobiographies. Avec toutes ces enquêtes, elles vont commencer à constituer des archives, qu’elles ont chez elles. Il y a une période, dans les années 1990, où il y a des historien·nes de la nouvelle génération qui vont chez elles. Parce que leurs « chez-elles », c’est devenu véritablement des centres d’archives pour tous ceux qui veulent s’intéresser à l’histoire des femmes anarchistes espagnoles en particulier, mais parfois sur d’autres sujets un peu plus généraux également. Également, elles vont commencer à avoir des liens avec une génération d’universitaires qui, dans les années 1970,1980, 1990, commence à redécouvrir cette histoire, l’histoire des générations passées, et à s’y intéresser. On a le contact à la fois entre deux générations, et à la fois entre deux mondes très différents, parce que ces femmes elles sont ouvrières, c’est des femmes pauvres, ouvrières. La plupart n’ont pas été à l’école, ou alors très très peu. Et d’un coup, il y a des universitaires, des étudiants un peu « d’élite », on va dire, qui s’intéressent à elles, et il y a un contact. Parfois c’est plus ou moins bien, parce qu’on ne se comprend pas toujours, c’est des univers différents, mais c’est quand même très intéressant de voir cela.
Également, ce qui est intéressant de voir, c’est qu’est-ce qui se passe une fois que la dictature est terminée. Ces femmes, elles arrivent pour la plupart en 1939, elles restent toute leur vie en France. La grande majorité de leur vie, elles l’ont passé en France. Et la dictature se finit en 1975, et du coup il y a la redécouverte d’un pays quitté, mais qui en réalité n’est plus le pays qu’on a quitté parce qu’il a évolué, il a changé, il a été détruit. Certaines vont faire le choix de rentrer en Espagne, d’autres font le choix de rester en France, là où elles ont construit leur vie, finalement. Mais cette ouverture de la frontière, elle permet de reprendre contact avec les nouvelles générations. C’est-à-dire les jeunes femmes qui sont nées pendant la dictature, après la guerre, qui n’ont rien connu de tout ça. Et pourtant, malgré tout l’effacement de la mémoire qu’il y a eu, malgré toute la dictature, il y a des espèces de résistances mémorielles qui se créent. Un nouveau Mujeres libres se crée, notamment à Madrid, Barcelone, Bilbao et, je crois, une autre ville. Cette fois-ci par des femmes jeunes, qui n’ont pas connu la guerre, qui n’ont connu que la dictature, et qui décident de récupérer cette histoire. Elles vont également faire une revue. Et d’ailleurs il y a des groupes qui sont toujours actifs ! Donc depuis les années 1990 voire 1980, il y a des groupes Mujeres libres qui sont encore actifs aujourd’hui et qui continuent cet héritage. C’est intéressant de voir comment des femmes, en 1936, lancent une revue de femmes anarchistes qui s’appelle Mujeres libres, comment des femmes en exil tentent de résister à l’exil, avec encore une fois, une revue qui s’appelle Mujeres libres, et comment, des années après, des jeunes, des nouvelles générations, reprennent le flambeau pour continuer ce travail, et continuer à faire exister des idées qui sont très nouvelles.



Je vais juste finir par dire : pour moi, ça c’est important. Souvent on a l’impression, quand on est militantes, qu’on est toujours en train de réinventer l’eau ; alors que, quand on lit des textes de femmes d’il y a 90 ans, d’il y a 100 ans, même 150 ans, il y a des trucs très actuels qui s’y passent. Bien sûr qu’il y a parfois des, on va dire, des « chocs générationnels », parce que ça n’est pas la même époque, évidemment. Mais en réalité, il y a des choses très très très actuelles. J’ai beaucoup étudié la correspondance d’une militante qui s’appelle Pilar Grangel, qui n’est absolument pas connue, qui était une pédagogue, qui était une militante anarchiste très axée sur les femmes. Elle, notamment, elle a beaucoup écrit sur comment ça la saoulait le comportement de son mec. Son mec était également militant anarchiste. Il a été en prison. Pendant qu’il était en prison, c’est la femme qui doit tout gérer évidemment. Elle, elle disait : « J’en ai marre parce que moi aussi je suis militante ; mais lui quand il est à la maison, il rentre du travail, il se met à lire son petit bouquin anarchiste, il se cultive, tout ça. Moi entre temps je dois m’occuper des enfants, je dois faire le ménage, etc. ». Et je pense que c’est des choses que nous, … on sait. Même aujourd’hui. Et pourtant c’était il y a 100 ans, il y avait déjà une conscience de ce travail reproductif qui ne dit pas son nom. Mais vous voyez, on a rien inventé. Et ça, c’est intéressant.
Je trouve que c’est important. Cette année on va commémorer les 90 ans du début de la guerre. L’année dernière on a commémoré les 50 ans de la mort du dictateur. C’est quelque chose qui peut avoir l’air loin, parce que c’était le siècle dernier, mais en réalité c’est très actuel. C’est très actuel parce que, d’une part, les conséquences de la dictature, elles sont toujours là. C’est visible dans la rue, c’est visible dans nos institutions. Et également, ce qui est très, très, très visible, c’est la rupture de la mémoire qu’il y a eu. Quand tu vas à l’école en Espagne, on ne va pas te parler de ces femmes-là. On te raconte la même chose qu’en France, quoi. Et, au delà de l’Histoire générale, il y a également et surtout une rupture mémorielle au sein même des familles, où la dictature a constitué une espèce de bloc noir où on oublie, où on ne parle pas de ce qui s’est passé. On ne parle pas de ce qui s’est passé pendant la guerre, on ne parle pas de ce qui s’est passé pendant la dictature, on ne parle pas des camps de concentration. Pourtant, on sait, dès qu’on commence à enquêter un peu, on sait que nos ancêtres ont été torturés, ils ont été dans des camps, ils ont été dans des prisons, mais c’est des choses dont on ne parle pas.
Moi je suis militante. Je suis dans le terrain, je suis dans l’actualité ; mais je crois que c’est très important de se rappeler. Aujourd’hui, il y a des gens qui profitent de ces oublis pour tenter de revenir en force. Je ne crois pas qu’il faille être tout le temps dans la bibliothèque en train de lire, d’écrire, tout ça, mais je pense que c’est important de ne jamais négliger la théorie politique et la récupération de notre mémoire pour alimenter nos luttes, pour savoir où on va, et également pour rendre hommage à ces femmes et à ces hommes… qui ont fait les choses avant nous, en fait.
Mathieu Esinger : Oui oui oui oui oui ! Bien bien bien. Sur le côté contemporain de la pensée anarchiste, je ne sais pas si vous avez eu le petit livret qui circule et qui doit être sur les tables derrière, et où il y a énormément d’extraits ? Moi je suis toujours troublé par l’actualité de cette pensée anarchiste, où effectivement on peut lire une phrase qui a été écrite en 1907 et qui pourrait être écrite hier ; on ne changerait aucun mot.
L’autre chose qui m’intéresse beaucoup à titre personnel dans l’anarchie, c’est le fait que c’est une pensée politique qui articule en permanence la pensée politique et la pratique, et que c’est deux choses qui vont systématiquement ensemble ; que la pratique va nourrir la théorie, que cette théorie va change et va donc impulser une nouvelle pratique, et ainsi de suite. C’est pour ça aussi qu’on a voulu avoir quelqu’un à cette table qui va nous parler d’une pratique, et qui va nous raconter, si tu veux bien, comment s’est monté ce squat de la Baudrière à Montreuil. Quelle était l’impulsion de départ, l’intention de départ ? Et après, plus précisément, qu’est-ce que toi tu y faisais ? Puisque de ce que j’ai compris tu t’occupais de la question de l’habitation, puisque c’était un squat d’habitation, c’était aussi un squat de fête et d’événements politiques… Enfin tu vas me corriger, parce que je pense que je dis des trucs à moitié vrais et à moitié faux, bref ! Je te laisse la parole, si tu veux bien, Véronique !
Véronique la police : J’aimerais commencer par une petite précision, c’est “Véronique la police”, pas Véronique.
[rires]
Je suis désolée, je vois qu’il y a des interventions qui étaient très préparées. Moi j’arrive un peu à l’arrache. Mais du coup je vais te présenter la Baudrière. Pour comment se monte la Baudrière, je crois que comme pour beaucoup de squats, y a des gens qui sont à la rue, en galère de logement, et y a des bâtiments qui sont vides.
L’ouverture de la Baudrière, en particulier, je pense qu’on est des gens très, très jeunes. C’est-à-dire que moi, je suis arrivée à la Baudrière à 22 ans et j’étais presque la doyenne. Du coup, avec une certaine rupture avec le milieu anarchiste et squat, où les gens n’avaient pas 22 ans quoi. Moi, les manifs climat, j’avais 18 ans. Y a des camarades de la Baudrière, leurs premières actions c’était de faire des collages au lycée, pareil, pour le climat. C’est aussi des gens qui ont grandi avec les réseaux sociaux, du coup un peu une culture différente. Et du coup, ça s’est un peu posé en rupture avec des pratiques de squats anarchistes. Ça s’est aussi posé dans la continuité de personnes sexisées dans ce milieu-là, qui avaient du mal à se faire visibiliser, et qui produisaient des ressources, notamment des brochures sur comment on ouvre un squat, sur comment on retape l’élec’ dans un bâtiment, des trucs d’autodéfense juridique… Plein de savoir-faire qui ont été transmis sans être estampillés anarcha-féministes. Une parole qui avait vraiment du mal à exister. Et nous on débarque, une espèce de douzaine de jeunes, queers, bizarres, et on va ouvrir un bâtiment qui fait 800 m². Et ça marche, et c’est super.
Aussi, on l’a ouvert conjointement avec le FLIRT, qui est un collectif d’autosupport de femmes trans, qui s’est fondé à la suite de beaucoup de décès, notamment par suicides, en 2020 avec le Covid. Notamment, on faisait de l’hébergement de femmes trans – comme moi par exemple – ce qui, je pense, donne des pratiques un peu différentes… Pardon, je me perds ! Je crois qu’il faut me poser des questions et que j’y réponde !
[Applaudissements]


Mathieu Esinger : A un moment tu as dit : « On s’est construit en opposition avec des squats anarchistes ». Qu’est-ce qui te semble essentiel dans le fonctionnement de la Baudrière, et qui traduit justement cette opposition à d’autres squats anarchistes, qui donnerait donc une singularité anarcha-féministe à la Baudrière ?
Véronique la police : J’aimerais amender que je n’aurais pas dû dire « en opposition ». Je pense qu’on a pris des pratiques, et on a aussi laissé de côté des pratiques qui ne nous plaisaient pas. On a pris toutes les pratiques de squat, qui sont magnifiques, et par contre on a voulu insuffler plus de joie, créer des lieux accueillants. La Baudrière c’était un bâtiment d’habitation, et un bâtiment d’organisation qui était plus public, ouvert au public.
Et dans le bâtiment d’organisation, on se faisait chier à avoir des éclairages corrects. En hiver il faisait froid, mais c’est parce que les chauffages ne faisaient que sauter… Mais on essayait d’avoir du chauffage. On a repeint tout le bâtiment… Enfin, je ne sais pas, il y avait vraiment une dimension esthétique, d’accueil. Quand il y avait des gens, d’essayer de leur dire bonjour, d’avoir un contact, de leur présenter le lieu. On faisait aussi de l’hébergement, en sleeping, qui du coup là n’était pas de l’hébergement d’urgence, plus de l’hébergement lié à des évènements. Et là aussi on montrait les lieux et tout.
Mais j’ai l’impression que là c’est quelque chose qu’on a fait avec beaucoup d’autres courants. Du coup j’ai parlé d’écologie, et sur les luttes écologistes il y a souvent quelque chose qu’on a trouvé très dépolitisant sur la violence. Nous, la violence, y a pas de souci, je veux dire… Oui, voilà.
Mathieu Esinger : Et quand tu parles, dans l’écologie, qu’on nie la violence, tu parles d’écoféminisme par exemple ?
Véronique la police : Oui par exemple. Du coup, moi, je ne connais pas le féminisme avant l’écoféminisme. Sans doute que c’était autrement encore. Moi, ce que j’ai connu, c’est l’écoféminisme, où il y a une tendance à essayer de ne pas avoir un mot plus haut que l’autre, à être beaucoup dans le soin, mais où ça devient presque performatif.
Au sein de notre habitation, on a vécu beaucoup de situations très très dures, et il n’y a pas le temps pour faire semblant que tout va bien. Et voilà, parfois on rigole – comment on dit en français ? – on « push through », on traverse, on met un grand coup, et puis ça passe.
Personne du public : On rentre dedans ?
Véronique la police : On rentre dedans. Et aussi on n’est pas juste anarcha-féministes. On est anarcha-féministes et queer. Et à un moment je pense qu’il y a la question de performer une… sur-féminité ? Quelque chose de l’ordre de se désarmer pour prouver qu’on est pas des gros virilos ? En fait on a pas fait ça, à des moments on était des gros virilos, et c’était super !
[rires]
Mathieu Esinger : Pardon, j’ai perdu le fil moi aussi. Moi j’ai quand même envie de revenir sur l’organisation de la Baudrière. Je ne sais pas si c’est intéressant ou important de savoir, qu’est-ce qui dans l’organisation de ce lieu de vie… Je ne sais pas comment vous preniez des décisions ensemble, ce genre de choses qui pour moi pourrait traduire d’une filiation avec l’anarchie.
Véronique la police : Déjà, la Baudrière, c’était anarcha-féministe, c’est quelque chose qu’on a décrété nous-mêmes. Et après il a fallu le faire.
Il faut imaginer que c’est une énorme habitation, c’est-à-dire que ça fait 800m². On a un collectif entre 15 et 25 personnes, avec des gens, des invité·es, des invité·es d’invité·es… C’est un bordel sans nom. On fait de l’hébergement, on fait de l’hébergement d’urgence. Je veux dire, on ne peut pas héberger des gens deux semaines, et ensuite leur dire « bah, au revoir », du coup parfois ça dure longtemps. On fait aussi de l’hébergement de militant·es, on fait des événements avec de l’accueil, on fait du lien avec d’autres collectifs. C’est vraiment énorme, et c’est aussi un lieu où il y a des gens qui ne se parlent pas, mais parce que, juste, il y a trop de monde. Et avec aussi un gros fonctionnement affinitaire, parce qu’on est des totos de 20 ans, voilà.
On avait des réunions hebdomadaires de l’habitation, pour remonter les problèmes. Et on avait aussi des gens qui grognent ensemble en informel, ce qui crée beaucoup de choses. Mais, aussi, moi, quelque chose qui m’a beaucoup tenu à cœur, c’est qu’on avait une espèce d’énorme cuisine-salon, on tenait facilement à 20 dedans. Et moi, ma passion, c’était de la nettoyer pour la rendre fonctionnelle, et après mes camarades arrivaient et faisaient à manger. Et après on avait un repas collectif ensemble dans un espace propre, dégagé. Bon, c’était pas propre propre, c’était un bordel, mais c’était dégagé, c’était agréable, parce qu’on a fait attention à ce que ce soit agréable. Et là c’était plutôt : on s’échange un peu ce qu’on va faire dans l’après-midi, ce qu’on fait cette semaine, sur quoi on travaille, mais autour d’un repas, de manière informelle, mais collectivement.
Ça c’est un gros facteur d’organisation. Après il y avait aussi des gens, le midi qui sont pas là pour manger à table, parce que c’est pas leur vie, et du coup il faut aussi faire du lien avec ces gens-là, leur donner de la considération ; enfin leur donner de l’espace de décision, parce que c’est pas parce que les gens sont pas là à midi 30 pour le repas que leur avis on s’en fout. Et là ça passe beaucoup par de l’informel, par du soin, par aller voir les gens dans leur chambre. Après on est potes, aussi, du coup c’est pas non plus la mort ! Mais c’est un travail un peu constant… si j’ose dire, du travail reproductif et de soin. Ouais.
Mathieu Esinger : Je crois que je ne maîtrise pas complètement le sens de l’expression « travail reproductif ».
Véronique la police : Moi non plus.
[rires]
Mathieu Esinger : Très bien.
Véronique la police : Je dirais que c’est le travail qui… Je suis désolée parce qu’on est dans un lieu queer, et pour moi le travail reproductif c’est dans le foyer hétérosexuel, faire en sorte que son mari puisse rentrer du travail, être heureux, retourner au travail. Bon, là, ça ne s’applique pas vraiment parce que du coup, on n’avait pas de mari hétérosexuel. Mais c’est quand même rendre la maison fonctionnelle, agréable, et du coup c’est beaucoup de travail de rangement, de care, de disponibilité, de faire à manger, tout ça.
Mathieu Esinger : Quand on a discuté ensemble avant-hier, tu me disais qu’il te semblait essentiel quand on lutte qu’on ait ces endroits de confort, de récupération, de partage, de soin.
Véronique la police : Oui. Moi, avant d’arriver à la Baudrière, j’ai été dans d’autres squats. Et par ailleurs ces gens sont super, c’est des camarades, c’est pas pour leur casser du sucre sur le dos. Mais c’est des gens du genre à partir faire la révolution à 8h du matin, faire une journée de 12h, rentrer à 22h… ah non ça fait une journée de 14h. Et rentrer, et ne pas avoir mangé de la journée, ne pas y avoir pensé, leur maison c’est n’importe quoi. Pour moi, pour militer il faut avoir un toit sur la tête, se sentir bien chez soi, avoir à manger. Sinon c’est le burn out. Après y a des camarades qui fonctionnent très bien au burn out, mais pour moi c’était pas possible.
Et du coup, il y avait vraiment une attention collective. Je pense que c’était aussi un discours qu’on avait entre nous, qu’on se tenait. Avoir, déjà, tes besoins vitaux qui sont assurés, mais aussi avoir des liens de camaraderie.
Après voilà, les gens de la Baudrière, je leur ai quasiment tous dit « je t’aime ». Y a pas de problèmes, on s’entend bien. On avait des moments informels ensemble. On avait aussi des moments plus larges, avec des gens que moi je ne connaissais pas. Par exemple des projections, parce qu’on avait une salle ciné. On faisait des projections, parfois c’était juste entre nous, parfois c’était un peu plus large. Et pour moi, ça, ça rentre aussi dans le travail reproductif de créer du lien entre les gens. Mais là on s’éloigne un peu de l’anarchie peut-être.
Mathieu Esinger : Ou pas. Chacun·e décidera. Qu’est-ce que la fermeture de la Baudrière a essaimé ailleurs, dans d’autres collectifs, peut-être d’autres squats ? Comment ce lieu perdure par-delà l’expulsion ?
Véronique la police : Je suis désolée, je n’aime vraiment pas le mot fermeture. C’est nous qui avons fermé le bâtiment, on a fait des barricades pendant des mois, et ils ont mis 4h à les casser, avec 500 pompiers et policiers.
[applaudissements]
La fermeture c’est nous, mais nous on s’est fait expulser. Et on ne s’est pas seulement fait expulser de la Baudrière, on s’est aussi fait expulser du bas Montreuil, qui est un quartier hyper gentrifié. C’est tout un processus. Du coup c’est pas une fermeture, c’est une expulsion.
Et ce que ça a impulsé… j’en ai parlé hier soir avec une camarade qui n’était pas de la Baudrière, et qui m’a dit que c’était quand même assez nécessaire la grosse rupture queer et féministe, très visible. Que ça a permis de visibiliser des dynamiques qui étaient invisibilisées avant dans le milieu squat local, que ça a permis des réflexions qui étaient pas trop là, ça a mis des questions au centre. Je ne sais pas si c’est très clair, s’il faut que je donne des exemples, parce que je n’ai pas trop d’exemples en tête…
Mathieu Esinger : J’aimerais bien un exemple… [rire]
Véronique la police : C’est pas très parlant, mais moi j’ai… Si, c’est parlant en fait.
Ça a permis à pas mal de personnes transgenres de faire leur coming out dans le milieu. Ça a permis aussi d’avoir une grosse discussion, de régler le problème de la transmisogynie. Pour les gens qui n’ont pas le vocabulaire, transmisogynie, c’est… je peux pas définir la transmisogyne ? C’est quand les gens sont méchants avec les femmes trans ! Mais aussi avec les pédales, c’est quelque chose avec la personne assignée homme et la féminité. Je pense qu’on a un peu enfoncé la porte. Je pense que de cette manière-là, le milieu est plus sain.
Et je pense aussi que répondre à cette question, ça permet aussi d’avoir une approche plus large du féminisme, par exemple sur des transmissions de savoir, sur le fait de pas avoir trop peur de performer – je suis désolée de réutiliser ça – de performer des questions de virilité : dans le sens où, si on a envie de passer 3 mois à faire des barricades, eh ben on passe 3 mois à faire des barricades, et on s’est transmis du savoir sur les perceuses… Je ne sais pas comment décrire ça. La subversion de genre, ça apporte des choses au féminisme ! J’espère !
Mathieu Esinger : Oui, oui, je pense ! Je pense par exemple à toutes mes amies qui participent à la manifestation en non-mixité du 7 mars, qui apparemment est un moment de reprise en main de la rue assez incroyable ! Pour toutes celles qui ne l’ont pas fait, l’année prochaine, allez-y ! Est-ce qu’il y avait quelque chose que tu voulais ajouter sur ton expérience à la Baudrière ? Ou est-ce qu’on passe aux questions de la salle ?
Véronique la police : Cette histoire de prendre la rue, ça me fait penser : moi j’ai parlé beaucoup de l’habitation, parce que c’est vrai que je ne sortais pas beaucoup. Là actuellement je suis en colocation, du coup je vois ce que c’est d’être en colocation, c’est un peu triste.
Quand on a un bâtiment qui fait 800m², l’habitation c’est : on fait de la meuleuse, on écoute Dalida très fort, les voisins du quartier gentrifié du bas Montreuil ils ne sont pas contents mais on s’en fout, on tire des feux d’artifice, et parfois on va faire une cantine, il fait beau et du coup on va le faire dans la rue, et parfois on fait un foot dans la rue (foot2rue, super émission). Ça, moi, je le rentre dans la question d’habiter, même si c’est dehors. Moi je ne suis pas très forte à ça, mais mes camarades ont beaucoup développé la question d’habiter la ville. Je pense qu’il y a beaucoup de ressources sur le blog de la Baudrière : labaudriere.noblogs.org. N’hésitez pas, c’est super.
Mathieu Esinger : Merci Véronique la police !
[applaudissements]
Mathieu Esinger : Maintenant ça va être à vous. Là d’un coup mon cerveau vient de percuter qu’on a deux micros avec des fils et que donc ça va être compliqué. Est-ce qu’il y a quelqu’un du lieu qui est là et qui sait s’il y a un milieu HF, sans fil, qui se balade ? Ou pas ? Je suis dans le désert… Il va falloir crier très fort vos questions pour qu’on les entende. Tant pis pour l’enregistrement, peut-être que je les répéterai – parce que là j’enregistre tout ce qu’on se dit pour faire un épisode d’Histoires d’A, justement.
Levez vos mains. Peut-être qu’on fait 3-4 questions et puis un retour des personnes ici, et puis après on repart des questions, et on revient ? Si ça vous va qu’on fasse comme ça ? Ne soyez pas timide, on ne va pas vous manger.
Léa Gauthier : Est-ce qu’on avait des questions à se poser entre nous, d’abord et avant toute chose ? Moi j’avais envie de te poser, Véronique la police, une question. Tu dis, « quand on est arrivé·es, on a décrété qu’on était anarcha-féministes », et très rapidement y a la question queer qui arrive, y a la question trans, etc. Et ça je trouve que c’est hyper intéressant, parce que ça permet de casser une image de l’anarcha-féminisme, version « c’est que les femmes qui sont anarcha-féministes », et que c’est un truc hyper genré, etc.
Véronique la police : J’ai pas compris la question ? [rires]
Léa Gauthier : Pourquoi vous avez choisi, décrété, quand vous êtes arrivé·es : « on est anarcha-féministes » ?
Véronique la police : Et ben moi je n’étais pas là, du coup ce n’est pas moi qui ai décidé. On a décrété qu’on était anarcha-féministes et TPG, TPG pour trans, pédés, gouines. Et je pense que ça a été plutôt choisi par le FLIRT et par les personnes qui ont ouvert – moi je n’ai pas ouvert. Et j’imagine que c’était pour poser une rupture. C’était anarcha-féministe et TPG, c’était les deux de front. Voilà.
Irene García Galán : Allez, autre question. Sinon, moi j’aime bien poser des questions au public. Parce que quand vous ne voulez pas poser de question, moi je force… Par exemple, les gens ici, est-ce que vous vous considérez anarchistes ? Vous êtes curieux·ses de ce sujet, et c’est pour ça que vous êtes venu·es ici ? Ou au contraire vous êtes des gens super convaincus et vous venez ici pour… rencontrer des gens ? Moi ça m’intéresse le public qu’on a ici, vous pouvez lever la main, vous pouvez me répondre. Juste par exemple, qui ici est curieux ?
Ouais, y a des petits curieux·ses…
Et c’est qui les gens qui sont super convaincus ?
Ah c’est quand même mixte, c’est cool, c’est cool !
Est-ce que vous pensez qu’on devrait créer plus de collectifs ? Est-ce que vous pensez qu’il faut renforcer les collectifs qui existent déjà ? Comment vous pensez qu’il faut faire ?
Personne du public : Bonjour à tous ! En fait, j’ai agité la main pour dire que j’étais d’accord avec toi sur plutôt renforcer les collectifs. J’ai l’impression qu’il y a une multitude de collectifs, et que c’est bien. En rajouter d’autres, je ne suis pas sûre, mais plutôt créer du lien entre nous, et échanger nos connaissances et nos compétences pour se renforcer entre nous.
Mathieu Esinger : Alors peut-être que des gens qui font partie de collectifs pourraient venir sur scène pour présenter leur collectif, pour voir s’il y a des gens dans le public qui veulent rejoindre leur collectif. Tu fais partie d’un collectif ? Puisque tu as le micro en main !
Personne du public : Je fais partie d’Extinction rébellion. Si des gens veulent nous rejoindre vous êtes tous les bienvenus ! Mais je pense qu’on est nombreux·ses dans la salle.
Mathieu Esinger : D’autres collectifs, peut-être moins connus ? Si tu veux bien venir jusqu’à moi, jusqu’au micro.
Personne du public : Salut ! Moi je fais partie du collectif, enfin de l’organisation politique Union communiste libertaire. N’hésitez pas à nous rejoindre et à vous renseigner. Mais aussi n’hésitez pas à rejoindre les FemRevs, qui sont de grandes camarades de lutte, et qui sont présentes ici, qui organisent. Je suis tout à fait d’accord sur le fait que c’est important de s’organiser. Après, sur le fait de créer de nouveaux collectifs ou d’en rejoindre des déjà existants, ça je ne sais pas. Ce qui est pratique dans le fait de rejoindre des collectifs existants, c’est qu’il n’y a pas à réinventer autant de choses que de monter de nouvelles choses, mais je pense que l’important c’est surtout de s’organiser ! Merci.
[applaudissements]
Mathieu Esinger : On n’a pas pris le temps de présenter les FemRevs, peut-être que tu peux prendre ce moment-là ?
Irene García Galán : J’aime bien, c’est un peu speed dating mais version ACAB.
[rires]
Irene García Galán : Les Féministes révolutionnaires, c’est un collectif féministe qui existe depuis 2016. On fête nos dix ans. Ça s’est créé dans le contexte de la loi travail. C’est pas un collectif officiellement anarchiste car on accepte aussi les communistes ! C’est vraiment la mixité, c’est un collectif inclusif. On n’est que sur Paris, mais on fait plein de trucs. Notamment, on est sur toutes les mobilisations féministes, le 8 mars, le 25 novembre, etc. On participe également aux mobilisations antifascistes. Donc par exemple, là, bientôt, il va y avoir le week-end antifasciste à Paris, avec un village. On est aussi sur toutes les grèves, on fait plein de choses, on est partout, en réalité !
Mathieu Esinger : Des questions ? Des collectifs ?
Personne du public : Bonjour ! Moi je voulais revenir sur ce que tu as dit – je m’adresse à Léa – j’ai entendu ce que tu disais par rapport au fait qu’il faut descendre de notre intellect – je vais traduire comme ça – pour revenir dans le sentiment. Je vais dire d’où je parle : je suis psychothérapeute, et le plus gros de mon travail, depuis toujours, c’est d’amener les gens à prendre conscience que parfois ils font des choses parce que culturellement on leur demande de les faire comme ça. Des femmes, des hommes, chacun sa position, ou dans le travail. Et le plus difficile c’est de savoir si ça leur convient – ou pas. Et je trouvais ça intéressant que tu dises que, justement, ces femmes dont tu parles, elles avaient d’abord commencé par ressentir l’injustice, l’injustesse des traitements qui étaient infligés aux travailleurs, aux esclaves. Et je voulais confirmer qu’effectivement, dans notre société, on nous invite encore aujourd’hui à ne pas ressentir. C’est-à-dire : le sentiment, c’est quelque chose qui serait mièvre, qui serait authentiquement féminin, et qui vraiment appauvrirait quelque chose du débat, et je m’insurge violemment contre cette chose-là.
[applaudissements]
Léa Gauthier : Je suis bien d’accord avec toi. Et à plein d’autres endroits. Je pense que c’est un truc aussi d’hyper compliqué, et j’imagine que c’est des gens que tu vois défiler, d’où la nécessité de l’entraide, de l’attention entre les militant·es. D’où une chose aussi que Véronique la police a dite et qui me semble vraiment super importante, et que la vie de ces femmes ont montré comme la vie des femmes dont Irene a parlé. C’est-à-dire qu’il y a le côté militant, on est debout, on y va. Mais y a le côté foot dans la rue, le côté projo, y a le côté on se fait des bonnes bouffes, y a le côté on se marre.
On peut pas distinguer, à mon sens, la question de l’anarchie de la vie. Ça n’a strictement aucun sens. Et la vie, ce n’est pas que être dans le fight, parce que ça en fait, à un moment donné ou à un autre, c’est juste de l’épuisement. Et donc c’est où les zones où on se régénère, les un·es les autres ? Et tout ce boulot là, il y a aussi ce truc… Et justement, l’attention au corps, l’attention… J’aime beaucoup ce mot d’injustesse. Parce que l’injustesse et l’injustice c’est des choses qui se font parfaitement écho. Et qui est couplé à l’attention. Et la militance ce n’est pas renoncer au beau, au joyeux ; même si on sait que, effectivement, ça rentre dedans, c’est violent, et qu’il faut y aller.
On sait aussi très bien que quand on milite, il y a les contrecoups, et il y a les coups. Faut aussi, non pas des pansements, mais des manières de… c’est peut-être le B.A.-BA d’ailleurs en fait, dans tous les groupes militants, d’arriver à être aussi dans cette gaieté, et dans cet amour de la vie, qui est quand même ce que défend avant tout l’anarchie, contre toutes les influences mortifères, morbides, qui nous entourent.
Personne du public : Est-ce que vous avez des notes, ou une trace, de ce qu’ont pu continuer à faire les anarchistes et les féministes en Espagne malgré la dictature, celles et ceux qui n’ont pas pu fuir et qui ont continué à militer au sein de l’Espagne pendant cette époque-là ?
Irene García Galán : La plupart ont fui, l’immense majorité. Et ceux qui n’ont pas… en fait il y en a certains qui ont fait des allers-retours, pendant la dictature, mais en général ils ont fini soit en exil, soit en prison. Du coup, il y a des traces de correspondance, de prison, etc. Il y en a très peu qui ont été dans la vie civile. Par exemple, une des fondatrices de Mujeres libres, Lucía Sánchez Saornil, elle a été exilée en France, et elle est très vite rentrée en Espagne. En réalité, elle est rentrée dans les années 1940. Mais en fait, à partir du moment où elle rentre, on perd pratiquement sa trace. Elle a dû vivre cachée, toute sa vie. C’est ça : soit tu es en exil, soit tu es caché·e, soit tu es dans la clandestinité, mais dans ce cas-là, tu finis très vite en prison, voire dans une fosse commune. Donc il y a quelques traces des passages de prison, mais sinon c’est difficile. Parce que du coup c’était des personnes qui étaient très pauvres et très précaires. Il y en a mais c’était… peu.
Mathieu Esinger : Tu peux poser ta question au micro si tu veux bien ! Merci beaucoup.
Personne du public : Bonjour. Est-ce que vous pensez que tous les apprentissages qu’il y a eu pendant cette révolution anarchiste en Espagne ont pu être transmis dans le milieu familial, d’amis, de générations en générations ? Au-delà des personnes qui étaient militantes et qui écrivaient, est-ce qu’il y a des apprentissages qui ont été transmis au sein de la famille même ? Je dis ça, parce que moi j’ai l’impression que c’est le cas, mais je ne sais pas si ça a été étudié. Moi je suis de Barcelone et j’ai l’impression qu’on nous a transmis des informations cryptées. Dans le sens où on nous a donné les infos suffisantes pour que, quand on allait grandir on puisse comprendre… C’est tout.
Irene García Galán : Evidemment, après ça dépend des familles, ça dépend des endroits et ça dépend de l’activité de chacun. Mais, dans la généralité, globalement, c’est une absence de transmission. C’est ce qui ressort en général de la plupart des familles.
Après, évidemment, il y a des familles ou on a parlé, il y a des familles où on a transmis de manière plus « souterraine », comme tu dis, mais il y en a beaucoup où on a pas du tout transmis, et du coup c’est les nouvelles générations qui font les recherches. Ou alors on a dit des choses à demi-mot, mais pas de manière approfondie, tout simplement parce que selon l’époque ça pouvait être dangereux. Et au-delà du danger pendant la dictature, y a aussi le fait qu’on parle de générations qui sont traumatisées par la guerre, par la dictature, par la répression. Et du coup, même quand il était autorisé de parler de manière « légale », il y en a beaucoup qui n’ont pas parlé parce qu’ils ne voulaient pas revivre, quoi. C’est aussi ça, ce n’est pas juste la dictature, c’est aussi le traumatisme, c’est avoir laissé une partie de soi dans la guerre et dans ce qui s’est passé quoi.
Léa Gauthier : Moi je suis née dans le sud-ouest, à côté de Toulouse. Et Toulouse, comme Montauban, dans des villes comme ça, y a eu vachement de réfugiés anarchistes. Il y a quand même une culture anarchiste qui a pu se diffuser et qui a structuré vachement la…
Irene García Galán : Oui oui, mais du coup c’est dans les exilé·es. Il y a l’exil extérieur, où là, du coup, on a beaucoup plus parlé. En France, il y a beaucoup de petits-enfants d’exilé·es, et ils connaissent mieux l’histoire que ceux qui ont grandi en Espagne. D’ailleurs il y a des chercheurs qui ont repris l’expression de « l’exil intérieur », dans le cas de l’Espagne, parce qu’on considère que les personnes qui sont restées en Espagne ont aussi vécu un exil, une fuite de soi-même, quoi. Mais oui, Toulouse c’était un très grand bastion anarchiste ! Tout le sud de la France, il y avait beaucoup de réfugiés. Montpellier, il y en avait beaucoup aussi, dans la zone de Béziers, etc… Et là-bas il y a encore une culture, des héritages… Et c’est souvent là aussi qu’on trouve des centres d’archives, de documentations, etc. Dans le sud de la France.
Mathieu Esinger : Dans le sud-ouest, parce que dans le sud-est il vous aura pas échappé que c’est un petit peu différent l’ambiance…
Irene García Galán : Non, si aussi ! Le CIRAD Marseille, Montpellier… Béziers…C’est des trucs giga de droite, mais on est là hein !
[rires]
Mathieu Esinger : Une question au fond ? Vas-y je reproduirai ta question, je t’entendrai je pense ! … C’est la question de comment on rend nos mouvements anarchistes et/ou féministes moins blancs. J’ai résumé énormément ta question.
Léa Gauthier : Tu vois, Lucy Parsons, elle était afro-américaine, mais c’est effectivement une question qui n’était pas centrale. Mais je crois qu’aujourd’hui, il y a quand même tout un travail qui a été fait, notamment avec la notion d’intersectionnalité.
Moi j’aime bien cette… Je sais pas si vous connaissez ce texte, qui par ailleurs a des défauts, mais qui n’est pas inintéressant. Ca s’appelle Au voleur de Catherine Malabou, sur l’anarchie et la philosophie ; et en fait elle dit comment la pensée de Foucault, de Rancière, de Lacan, de Derrida, s’est construite par une sorte de pillage de la pensée anarchiste, sans vouloir le dire, au moment où justement il y avait un peu trop de marxistes à la fac. Et il y a quelque chose qui me semble être hyper important aujourd’hui, dans beaucoup de mouvements contestataires, c’est que l’anarchie ne se dit pas forcément. Mais une anarchie qui, justement, ne serait pas inclusive… Que ce soit pour les anarcha-féministes pendant la guerre d’Espagne, ou aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle, on est dans un contexte qui est bien particulier. La situation a vraiment changé. Et si on observe attentivement, la pensée anarchiste ne peut pas être blanche. Et c’est pour ça que je posais à Véronique la police la question de : pourquoi prendre le truc, « allez, on décrète, on est anarcha-féministes » ? Parce qu’en fait, c’est peut-être aussi une manière d’être super incluant de tout : tu peux très bien être anarcha-féministe et mec, et genré ou pas, et racisé… Sans être un ramasse-tout, loin s’en faut, parce que dès lors ça pose des questions, ça peut être un endroit de dialogue transversal des différences. L’anarchie, contrairement à certains autres types de pensée communiste, ou communisante, bref, ce n’est pas niveler les individus. C’est prendre en compte leurs singularités, de manière à ce qu’elles soient pleinement là. Et qu’à travers des singularités inéluctablement indéfectibles, dans tous leurs pans, même les plus contradictoires, il y ait de l’entente et des choses possibles. Et c’est pour ça que l’hétérogénéité… Je comprends très très bien ta question, parce que de loin, enfin je dirais même de près… C’est clair que c’est quand même vachement blanc.
Irene García Galán : Moi je suis d’accord, aussi, avec ta remarque. Il faut rappeler que, par exemple, dans le cas du féminisme, pendant longtemps, et encore aujourd’hui, une grande partie du mouvement féministe est blanc. Je ne dis pas « est blanc » en mode, « les militantes sont blanches », mais ça veut dire qu’il s’adresse aux femmes blanches. Au vécu des femmes blanches, d’une certaine classe sociale, etc. Pendant longtemps, une partie du féminisme visible avantageait tellement les femmes blanches que, de fait, il désavantageait les femmes racisées. Par exemple, on résume souvent le mouvement des années 1960 au droit de travailler, droit de sortir de la maison, etc : bon, qui garde les enfants de ces femmes ? C’est pas le Saint-Esprit et c’est pas le mari, hein.
Après, je ne vais pas dire que c’est tout le mouvement qui a toujours été comme ça, parce que ce serait invisibiliser des mouvements qui ont toujours existé et qui ont été antiracistes, qui ont été dans la lutte de classes, etc. Mais en tout cas, la partie la plus visible du mouvement, même encore aujourd’hui, c’est ça. Donc déjà, ça, il faut le remettre en question. Je pense aussi que dans les luttes, on va choisir des priorités, on va choisir des angles et des axes d’action. Ça va déterminer à qui on parle, à qui on s’adresse, et qui va nous rejoindre. Mais au-delà de qui va nous rejoindre, c’est : nous, qui on rejoint ? Y a pas que nous qui faisons des choses. Il y a aussi des collectifs de personnes racisées, de personnes migrantes qui s’organisent. Et ce n’est pas à elles de venir vers nous. C’est à nous d’aller vers elles. C’est à nous d’aller dans leurs luttes. C’est à nous de répondre présent-es dans leur mobilisation, dans leurs grèves, etc.
D’autant plus qu’ici, en France, aujourd’hui, je pense que les personnes qui s’en prennent le plus dans la gueule quotidiennement, que ce soit médiatiquement, que ce soit dans les interventions politiques, etc., c’est notamment les personnes musulmanes, particulièrement les femmes, et particulièrement les femmes qui portent le voile, et également les personnes migrantes, qui chaque jour dans ces pays ont un quotidien de plus en plus infernal. On parle beaucoup des Etats-Unis, de ICE, de je ne sais quoi… Mais en fait le sort des personnes migrantes en France et en Europe, il n’y a rien à envier là-bas… Enfin l’inverse !
Y a ça aussi. Par exemple, aujourd’hui, il y a quand même un scandale qui s’est passé à l’Assemblée nationale, où les députés ont refusé de discuter sur une pétition qui a réuni presque un million de signatures pour contrer la loi Yadan. On sait que depuis presque t3 ans, il y a un génocide qui a lieu en Palestine, un génocide qui est filmé quotidiennement pas les victimes, un génocide qui ne nait pas de nulle part puisqu’il est issu de 77 ans de violences coloniales quotidiennes. Violences coloniales : je veux dire de la violence physique, mais aussi de la violence dans le discours ; on écoute tous les jours des discours qui déshumanisent les palestiniens mais également les arabes en général. Si nous en tant que féministes, en tant qu’anarchistes, en tant que gauchistes, ce que vous voulez, on ne s’empare pas de ça et on en fait pas notre angle d’attaque prioritaire, évidemment que les personnes qui subissent tout ça ne vont pas vouloir nous parler. Et en réalité ils ont raison.
Aujourd’hui, on fait une soirée, et c’est trop cool, je suis trop contente de faire ça, parce qu’on n’a pas souvent l’occasion de parler de trucs à la fois théoriques et pratiques sur l’anarcho-féminisme. Mais après, dès que je pars d’ici, ma priorité c’est de lutter contre le génocide en Palestine. Et en fait, si ça n’est pas la priorité de tout le monde ici, en vrai on ne parle pas la même langue.
[applaudissements]
Véronique la police : J’en profite pour dire que le weekend du 1-2-3, y a le festival de l’ARAA, le collectif antiraciste-antiautoritaire, à la Parole Errante. Allez-y, ça sera super, c’est fait par des camarades !


Personne du public : Bonjour ! Je voulais aussi en profiter pour faire la pub pour l’évènement de notre collectif, le CLAF, Collectif en Lutte pour l’Autodétermination Féministe, et pour vous dire que le dimanche 26 avril, on organise un foot populaire et féministe pour la Palestine. N’hésitez pas à venir nous voir pour vous inscrire et jouer, ça va être trop sympa !
[applaudissements]
C’est à Noisy-le-Sec, au gymnase Paul Langevin ! Mais vous pouvez aller voir sur Instagram, CLAF et Urgence Palestine, il y a toutes les infos !
Personne du public :
Irene García Galán : Pour reprendre la question pour celleux qui n’ont pas entendu. Le camarade reprenait le fait que j’ai parlé des 3 millions de syndiqués en Espagne au début de la guerre, et disait qu’aujourd’hui c’était 1,9 millions en France. Qu’est-ce qui a changé ? En fait, ce qui a changé, c’est qu’aujourd’hui la plupart des syndicats en France, ils ne sont pas révolutionnaires. Désolée, Sophie Binet, ma puce… [rires] Je ne vais pas critiquer la CGT parce que j’ai trop de camarades là… Rejoignez la CGT, rejoignez Solidaires, je ne vais pas vous dire le contraire ! Mais ça n’est pas du syndicalisme révolutionnaire comme c’était le cas dans la CNT espagnole il y a 100 ans, ou à la UGT, qui était la partie plus communiste. C’est pas la même formation, c’est pas les mêmes objectifs plus « directs », quoi. Je ne dis pas que les gens de la CGT et de Solidaires ne sont pas révolutionnaires. Je dis juste que la politique menée au quotidien, au jour le jour… Voilà quoi. Ça n’est pas la même chose. Mais rejoignez les syndicats ! Je pense que c’est très important, dans la France de Macron, de s’organiser dans son lieu de travail et de faire pression comme ça. Et peut-être que c’est bien, si là on est tous révolutionnaires et si on rejoint tous des syndicats et si on les tire vers la gauche, ça ne peut-être que du bien !
Mathieu Esinger : J’enlève ma casquette d’animateur pour répondre à ta question ! Moi je travaille beaucoup avec Solidaires, qui me semble justement un anarcho-syndicat, qui en fait réfléchit à l’émancipation des gens. C’est quand même un syndicat de transformation sociale. « Transformation sociale », ça n’est pas réformiste quand même. C’est pour moi assez radical. Et puis c’est surtout organisé dans des endroits… C’est les travailleurs et les travailleuses qui réfléchissent à améliorer leurs conditions de travail. Ce qui me semble moi assez essentiel.
Je remets ma casquette.
Personne du public : C’est juste pour revenir un peu en arrière sur l’anarchisme et l’antiracisme. Et pour préciser un peu ce que tu as dit sur le weekend de l’ARAA à la Parole Errante. L’ARAA, c’est un collectif qui s’est créé face à la blanchité des milieux anarchistes. Pendant ce weekend, on veut parler de plein de sujets, mais notamment beaucoup d’anarchisme, et d’antisionisme, et de santé et de soin, et d’adoption internationale. Il y aura une soirée de soutien le samedi soir à des collectifs en lutte pour la Palestine, le Soudan, et aussi plus locaux en France. Tout le monde est bienvenu. Ça va être super. Il y aura aussi une pièce de théâtre le vendredi soir, et une AG antiraciste et anti-autoritaire le dimanche après-midi.
Mathieu Esinger : Eh bien, si cela vous va, nous allons clôturer ce moment. Merci beaucoup pour votre écoute. Vas-y Irene pardon !
Irene García Galán : Je voudrais dire juste un petit truc avant de finir ! Ce que je trouve cool, c’est que c’était une soirée très « pratique », « théorie », où à la fois on est toutes militantes, et à la fois on produit de la pensée. Et moi je voudrais dire que les deux choses, elles ne sont pas antinomiques. Au contraire, elles vont ensemble. Moi j’ai fait des études universitaires, mais l’endroit où j’ai le plus appris au sens théorique c’est dans les milieux militants. Si vous voulez apprendre et lutter contre les nazis, rejoignez des orgas militantes et révolutionnaires, parce que vous allez sortir plus fort·es, vous allez vous faire des potes, vous allez apprendre plein plein plein de trucs théoriques, vous allez vous cultiver, et je trouve que c’est trop important. Donc voilà, rejoignez les FemRevs !
Mathieu Esinger : Et donc ici, les 23 et 24 avril il y aura une pièce sur un texte d’Howard Zinn, qui est un historien américain qui a fait Une histoire populaire des Etats-Unis, qui parle d’Emma Goldman.

Camarade organisatrice : Et juste avant de partir justement, j’ajoute que vous avez une exposition sur l’anarcha-féminisme qui a été organisée au fond de la salle, donc n’hésitez pas à aller regarder. Il y a aussi une tombola qui a été organisée, ça c’est également au fond, mais à ma gauche. Vous avez aussi une table de la librairie Publico, si je ne dis pas de bêtises, également une table de la fédération anarchiste. Il y a beaucoup de choses dans la salle, donc n’hésitez pas à passer aux différentes tables et à discuter, etc !
Mathieu Esinger : Et merci pour nos invitées !
[Outro] Si vous aimez le podcast Histoires d’A, n’hésitez pas à le soutenir en vous abonnant sur la plateforme de micro-dons réguliers Tipeee.com. « Les bourgeois détestent l’anarchie. » « Les bourgeois, c’est comme les cochons. » « Chacun avait de l’anarchie une idée tout à fait personnelle. » « Mourons pour nos idées, d’accord, mais de mort lente, d’accord, mais de mort lente ! »